Ulysse d'Homère

Grande légende qui remonte aux confins de trois mille ans d’histoire, toujours souvenue et utile à la mémoire collective. Ulysse, est-il héros plus connu et peut-être aussi incompris? Ne paraît-il pas victime de son insouciance, de son goût du plaisir immédiat? Comment perdre sa route pendant 10 ans, en mer Méditerranée, quand femme et enfant attendent? Quand les sujets ont besoin de leur roi?

Rappel:
Environ 1250 ans avant notre ère, dès la fin de la guerre de Troie dont le siège avait duré 10 ans, Ulysse fit voile vers Ismarus, dans l’ancienne Thrace, (Maronais, Turquie), pour un autre combat et mais cette fois une cinglante défaite; il fallait donc revenir directement chez soi, avec un équipage affaibli et démoralisé. Mais l’aventure ne faisait que commencer.
Notre héros dut combattre le cyclope à l’œil unique, après avoir survécu de justesse à la furie des flots. Il perd ensuite une grande partie de l’équipage, nourri aux plantes hallucinogènes, en côte d’Afrique. Il visite les antres de l’enfer, il évite les récifs de Charybbe et Scylla, avec la plus grande peine. Il ne peut interdire aux marins affamés de se nourrir de bovins sacrés, troupeau du dieu du Soleil, qui soulèvera la vengeance d’Hélios, dans une nouvelle tempête. Seul survivant du naufrage, Ulysse échoue sur les rives de Calypso, où la reine le retient prisonnier de ses charmes, pendant 9 ans. Quoique qu’il n’oublie jamais la patiente Pénélope et le fils Télémaque, après ce temps d’errance. Finalement de retour au foyer, par la grâce des dieux, il disperse les prétendants de la reine, et les envoie dans l’autre monde, en proie à la plus grande jalousie. Ulysse redevient le roi d’Ithaque, et en quelque sorte le symbole du courage et de la continuité.

Des témoins d'aujourd'hui
:
Des navigateurs américains, Hal et Margaret Roth, ont bien voulu savoir. À l’été 1995, à bord de leur voilier Whisper 35, ils feront le voyage d’Ulysse, avec les repaires qu’Homère nous laissa dans le poème épique de l’Odyssée (1), dans des conditions cependant plus confortables. Le voilier moderne avance au près serré, s'il le faut, avec une angulaire maximale de 30-35 degrés face au vent, bien stabilisé par le lest plombé de la quille. Autrefois, le bateau plat, non-ponté, labourait l'eau en pas de crabe, dérivant autant qu'il avançait au vent de face. Plus à l'aise au vent arrière, avec ses voiles carrées et son bas haubanage de corde, il devait souvent attendre le vent propice à son trajet ou bien forcer à la rame. La Méditerranée reste connue pour ses vents violents, en hiver surtout, où s'affrontent les vents chauds de l'Afrique et les brises nordiques.

La navigation probable
:
De Troie, il aurait fallu normalement 3 semaines, via le Cap Malée, au sud du Péloponnèse, pour accomplir un trajet d’environ 564 milles nautiques* sans détours majeurs, mais plutôt de 665 milles avec les bordées et déviations nécessaires, à la vitesse d’époque de 3 nœuds**, et 10 heures de navigation journalière, sur les petits voiliers du temps. Chaque soir, il fallait une baie très abritée, où l’on amenait l’embarcation à bras d'homme, après des heures passées au soleil brûlant, car le mouillage à l'ancre ne se faisait pas, faute d'ancres efficaces. L’été, le fort vent nordique, le meltemi, dominait.
Il fallait naviguer à vue, d’une île à l’autre, sans compas, ni horloge, où seulement comptaient l’orientation du vent et des vagues, la position du soleil et parfois des étoiles, si la nuit surprenait la flotte au large. Ulysse et son équipage devaient désirer, dans ces conditions, prendre le plus court chemin.
Il dut trouver, assez facilement, l’île de Samothraki, à 21 milles au plein sud, pour refaire provisions, et prendre un repos largement mérité. Vint ensuite l’île de Limnos, 51 miles sud-est, se pointant en droite ligne à l’horizon. Mais la flotte devait subir, à découvert des côtes, une énorme tempête qui dispersa la flotte qui se rassembla sans doute à l’île de Shiros, luxuriante et abondante de produits nourriciers. Longeant la côte est de la péninsule, traversant de nombreux obstacles, la petite flotte devait aller de baies en presqu’îles, de péninsules en îles, jusqu’au Cap Malée, extrême pointe de la terre ferme, véritable Cap Horn de la Grèce antique et passage obligé de la mer Égée à la Méditerranée, là où il fallait, sans faute malgré les vents violents, virer sur tribord et prendre la route du nord. Le vent dominant cessait alors son appui bienveillant et devenait contraire et adverse. Toute la flotte semble dériver dorénavant vers le grand large, et la côte d’Afrique sans plus de maîtrise apparente de son gouvernail, ou de son capitaine, avant d’amorcer le retour avec les vents de terre, depuis Djerba, île de Tunisie actuelle, à l'entrée du Golf de Gabès. Péniblement la voilure carrée pousse vers la Libye, la Sicile, la Sardaigne, le Cap Circé, en côte italienne, puis le détroit de Messine, l’île de Malte, et finalement Corfou, tout près du petit pays d’origine. Rien de moins que le tour de tous les îlots et petites bourgades de toute la région du temps.

La vraie légende:
Après la prise de Troie, Ulysse livre et perd le combat contre les alliés de Troyens, les Cicones. Ensuite, les mésaventures se succèdent.
1- Les grandes tempêtes le jettent sur les côtes du pays des Lotophages, en Libye, où l'équipage consomme des produits hallucinogènes.
2- Ramenant ses compagnons, il tombe dans le pays des Cyclopes, en Sicile, où il réussit à aveugler Polyphème, fils de Proseïdon. Après lui avoir accepté de boire un vin très fort, le géant s'endort et Ulysse lui enfonce un épieu enflammé dans son unique œil. L'équipage s'enfuit.
3- Mais provoquant ainsi la haine du père Proseïdon, dieu de la mer, la mer hostile ballote la petite flotte et l'échoue sur les rives d'Éole, où les épreuves continuent.
4- Il doit affronter alors les anthropophages, les Lestrygons, et la magicienne Circé transforment ses compagnons en pourceaux.
5- Échappant à l'ensorcellement par un filtre magique, il oblige Circé à lui redonner ses marins, et passe un mois d'idylle avec elle.
6- Puis il se rend volontairement au pays des Cimmériens, voisins des Enfers, où il pourra évoquer l'ombre des héros morts à Troie, et consulte le devin Thésias sur son avenir.
7- Sur ses conseils, il se moque des chants des Sirènes, et prend garde des rochers de Charybde et Scylla,
8- Sur une nouvelle île, ses compagnons ne peuvent s'empêcher de manger les bœufs du dieu soleil, Apollon, et provoquent la colère des Dieux.
9- Une terrible tempête le poussera au naufrage, seul désormais, sur l'île de Calypso, où la nymphe, amoureuse de lui, le retient neuf ans, prisonnier de ses charmes.
10-Libéré sur l'ordre des Dieux, il navigue sur un radeau, et la tempête l'envoie échouer cette fois sur l'île des Phéaciens qui hospitaliers l'amèneront endormi sur son île d'Ithaque.

Commentaires:
Ulysse, c’est l’errance et ses imprévus, avec ses souffrances et parfois ses joies qui arrivent comme un hasard. Car rien n’était prévu et anticipé. La notion de temps semble disparaître. C'est l'événement qui fait sa loi, impose sa nécessité. Il faut vivre et survivre, tirer profit des événements, en puisant dans les talents qui heureusement ne manquent pas. Cent fois, il aurait pu mourir et autant de fois il en sort, par la force de sa ruse et de son intelligence quand la force de son bras ne suffisait plus. Les forces sont à la mesure du défi, encore plus vives dans l’action intense et le danger le plus imminent. Jamais Ulysse n’aura été plus grand que dans les épreuves. Mais héros toujours sympathique, car victime apparente des circonstances, il est facile de lui pardonner ses oublis ou ses fautes. Héros aussi malgré lui, car il ne voulait pas aller à la guerre; au départ, il feint la folie, labourant son champ à la charrue attelée au bœuf et à l'âne, puis y semant du sel. Quand il n'a plus le choix, il s'engage résolument, se fait conseiller, faux marchand, diplomate, harangueur de troupes, guerrier fougueux. Il fera partie de la troupe d'assaut, qui s'embarque dans le fameux cheval de Troie dont il serait l'inventeur et surprend la ville endormie dans ses remparts. En première ligne d'attaque, sans peur et intrépide. Alors pourquoi tant d'années pour revenir sur le même sillage, bien connu des marins d'autrefois. Comme dans le déficit de l'attention, Ulysse semble dévier de sa course, une nouvelle aventure se présentant plus irrésistible ou inéluctable que l'autre et le temps disparaissant complètement dans l'intensité de l'action.

Références:
1- " To the Land of the Lotus-Eaters ", par Hal Roth, Cruising World, mars 2000.
2- " Illiade et Odyssée", poèmes épiques d'Homère au IX siècle, ante Dei

* un mille marin ou nautique comprend la 60ième partie d'un degré de latitude, soit 1852 mètres, alors que 1481.5 mètres constituent le mille anglais ou romain, qui fait mille pas.
** un nœud signifie un mille nautique à l'heure

 

Claude Jolicoeur, pédopsychiatre
Montréal, mars 2000, ®