Les Sensibilités et Compétences particulières du corps chez le jeune enfant

Les sensibilités et compétences particulières du corps chez le jeune enfant

Introduction:

Qui pourrait s’imaginer que l’individu possède une histoire propre à chacun de ses sens et qu’il existe plus de sens qu’il n’y paraît? Sans doute qu’un dehors des sens primaires de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher, du goût, il y a aussi d’autres sens comme celui du temps, de l’espace, des rythmes biologiques et bien d’autres encore. L’on touche ici de près aux formes diverses et multiples du talent ou de l’intelligence. Certaines personnes seront plus visuelles ou manuelles ou physiques que d’autres. Ou ils auront davantage le sens des mathématiques que celui de la philosophie, ou celui de l’informatique que celui de la littérature. Certaines peuvent tout faire de leurs mains et savoir à peine lire ou écrire. L’éducation, quant à elle, s’adressera à l’intelligence conventionnelle, moyenne, mais néglige souvent les singularités de celle-ci.

Les diverses sensibilités:

- La peau:
Le sens cutané aurait son histoire: certains nouveaux nés n’aiment pas se faire prendre. Ils s’agitent au lieu de se calmer. Ils sont au mieux à une certaine distance d’un parent, voire même de la mère. Ce qui pourrait compliquer l’alimentation maternelle au sein, naturellement la meilleure par son contenu moins allergisant et protecteur des anticorps qu’il contient. L’on sait aussi que certains enfants supportent mal la sensation rugueuse du vêtement sur la peau. Ils aimeraient passer la journée en pyjama ou même tout nus s’ils le pouvaient, sensations peut-être à l’origine des croyances pseudo-bienfaisantes du nudisme.
Souvent ils demandent des habits ouatés comme les survêtements de sport, ou encore des habits plus larges que leur taille le voudrait, à l’origine de ces modes de "l’extra-large" que les adolescent(e)s ont introduit malgré eux dans la mode, récupératrice de toute contre-culture. Parfois ils voudront toujours porter le vieux linge, ramolli par l’usage ou de vieux bottillons détachés. Il arrive que l’habit neuf n’ait aucun attrait et entraîne de l’inconfort en raison de sa rigidité, et qu’il faille le ramollir de plusieurs lavages, et en éliminer les étiquettes qui irritent la surface cutanée. L’eau du bain sera ou trop chaude ou trop froide. Une maladie de peau deviendra plus pénible.
Un même enfant hypersensible, au niveau de la peau, peut se montrer insensible à la douleur, la douleur proprioceptive profonde, celle qu’il devrait sentir quand il se frappe, se blesse, se fait des " bleus ", et constitue le seuil de la douleur. C’est le paradoxe de la sensibilité superficielle et profonde, chacune fonctionnant de son propre réseau nerveux.
- Le goût:
Ici aussi, comme l’affirme le dicton, les goûts ne se discutent pas. Pour quelques enfants, certaines saveurs prennent une importance démesurée. Ils peuvent avoir un dégoût pour des aliments de routine, y compris le lait maternel, à la naissance. Ils régurgitent davantage, mangent moins qu’ils se devraient. Ils font des crises de colère alors qu’ils devraient se calmer et s’endormir. Car il est courant qu’il y ait de ces soi-disant caprices alimentaires. Ils passent trop souvent inaperçus comme tels, ou s’interprètent à l’avenant. Mauvais caractère, parent malhabile. Surtout que l’étranger pourra faire, par intimidation, ce que le parent ne peut réussir ou encore qu’à l’extérieur de la maison, l’enfant se laisse distraire par les à-côtés de la situation et néglige de faire valoir ses goûts.
Un enfant peut passer des semaines, des mois même à manger des aliments primaires, rudimentaires, genre restauration rapide, sans varier d’un iota à son choix. Histoire de papilles gustatives finalement. Histoire de ses particularités de neurodéveloppement qu’il faut comprendre et respecter, et puis éduquer à partir de cette compréhension que l’on peut canaliser une énergie mais rarement l’inverser. Malgré des choix aberrants, il est bien rare qu’il existe de la malnutrition si l’on peut compenser par des suppléments de vitamines, des marchandages appropriés à l’occasion. L’on pourrait éduquer le goût en récompensant le premier choix familial, mais non le choix personnel.

Les compétences du corps:
- Le temps:
Le nourrisson met du temps à modeler son horloge biologique, en fonction de l’environnement externe, lui qui se nourrissait ou dormait à son rythme sans horaire auparavant. Certains n’y arrivent d’ailleurs pas avant plusieurs années. Ils semblent fonctionner sur des jours de 36 ou 48 heures. Ils n’ont pas faim à des heures prévisibles ou régulières. Certains ne mangent qu’en fonction de l’énergie dépensée. Ils ne sentent pas la fatigue et n’ont pas besoin de repos avant épuisement. Ils inversent le jour et la nuit, n’ayant rarement sommeil le soir. Ou se réveillent plusieurs fois la nuit à toutes les heures et demie, selon la durée moyenne d’un cycle de sommeil ou aux trois heures pour deux cycles.
- L’espace:
Les parents qui ont mis tant de soucis à décorer, meubler la chambre d’enfant voudraient bien la voir habiter. Ils voudraient bien garder un peu de cette intimité, si précaire depuis l’arrivée de cet enfant. Qui pleure dès qu’il se trouve dans son lit. Et qui s’endort si paisiblement dans celui des parents. Souvent le jeune enfant ne peut se concevoir un espace propre qui lui appartient. Il n’a que l’espace que lui confère le parent. Il n’existe pas ailleurs, sans vivre de grandes angoisses. Il faudra alors procéder par étapes. Parfois le faire dormir sur un lit séparé dans la chambre parentale avant de regagner sa propre unité, en faisant miroiter les boni appropriés. L’on pourra parler d’anxiété de séparation, si l’on veut. Mais la séparation ne peut non plus s’effectuer avant une maturité réelle des frontières du moi. Dans le jeu, c’est le casse-tête, le montage de blocs qui nous illustrent le mieux la capacité spatiale de l’enfant.
- L’attention et la concentration:
Ce genre de capacité varie beaucoup d’un enfant à l’autre comme d’une situation à l’autre. Tant que l’enfant fait à sa guise, choisit ses jeux, contrôle la présence de l’adulte, ne doit pas partager avec la fratrie ou les pair(e)s, il demeure très difficile d’observer une difficulté à ce niveau, tant que la frustration reste minime ou tempérée par un entourage tolérant. Mais plus il avance dans la socialisation, les apprentissages communs, en particulier les domaines plus abstraits, l’enfant se bute, s’affronte, cherche l’évitement, pour mieux faire ce qui l’intéresse et capte naturellement son attention, généralement les jeux d’action.
- Le visuel et l’auditif:
Beaucoup d’enfants se concentrent mieux à travers le dessin, le bricolage, les jeux de blocs, les casse-tête, le jeu électronique que la discussion, la lecture, le récit de longues histoires où l’action manque de vigueur, d’intensité, d’images. Même que le contact visuel peut devenir nécessaire pour faire comprendre une consigne. Une récompense a parfois besoin d’être très concrète et visuelle pour capter l’attention et la motivation. Les activités de la journée ou la semaine devront parfois se diviser en blocs de temps et d’espace, genre bloc-jeu, bloc-devoir à tel endroit, telle heure.
L’enfant peut sembler sourd tellement il ne porte attention à ce qu’on lui demande. Il a une attention flottante. Mais il entend des murmures, des bruits discrets, lointains ou disparates. C’est le cas de l’enfant actif ou distrait. Il a une double sensibilité auditive, l’une plus superficielle, hypersensible aux sons périphériques qui favorisent la distraction, et l‘autre plus profonde et hyposensible le conduisant aux sons forts et puissants auxquels il s’adonne en écoutant ses musiques préférées avec le risque d’endommager son oreille interne (usage immodéré du baladeur).
- Les habiletés motrices:
Pour certains, l’activité physique procure une bonne décharge d’énergie mais peut également conduire à la surexcitation, pour ceux qui ne ressentent pas la fatigue. L’enfant qui profite d’une bonne coordination ira naturellement dans les sports soit de groupe s’il a une facilité de partage soit individuels s’il déteste perdre avec les pair(e)s. L’enfant actif qui aime fonctionner sous haute tension a parfois besoin d’être un peu contraint dans son choix d’activités. Un autre plus distrait ne pourra se concentrer que dans ce qu’il lui plaît vraiment.

Enfant en pyjama

Il a 7 ans; il part bientôt pour le camp d'été de 2 semaines, en pleine campagne, loin de cette ville dangereuse, se dit la mère, là où il affronte mille dangers quotidiens, quand il traverse la rue sans regarder, se rend toujours au-delà des limites permises. Même ce parc face à la maison ne l'intéresse pas. Il faut qu'il aille dans les rues voisines, en dehors de ma surveillance et je le perds. Quand les policiers viennent à mon secours, il vient tout juste de revenir.

Il part grâce à une subvention de clubs charitables, et c'est du sérieux. Il deviendra plus autonome, se fera de nouveaux amis; il apprendra à vivre et se séparer de moi, qui le protège trop, me disent mes amies. C'est vrai que toujours je l'aide; le matin, je dois l'habiller, lui faire sa toilette, son repas, lui préparer son sac d'école. Je le guide dans tout ce qu'il fait, car il me semble qu'il ne le fera jamais par lui-même. Je l'ai trop gâté; c'est de ma faute, son immaturité qui se continue. Il y a quelques semaines, la directrice le grondait pour faire un pipi, dans la cour d'école, directement devant les autres élèves. En voilà des manières. On ira m'accuser de mal l'éduquer. À la maison aussi, il attend toujours au dernier moment et parfois s'échappe, se mouille pendant qu'il se concentre sur un jeu qu'il aime. Il ne fait pas trop d'efforts, et c'est ainsi qu'il a doublé sa 1er année. S'il avait un père aussi, il devrait l'écouter davantage que moi.

Mais enfin, il part la valise pleine de nouveaux habits; il ne sera pas le dernier et le plus pauvre. Car je suis fier de lui, petit fils unique. Finalement se passent ces longues semaines, courtes d'abord puis devenues longues, à cause du vide autour de moi. J'ai l'habitude de m'occuper de quelqu'un qui bouge. Dans mes temps de nostalgie, je l'entends souvent pleurer et je crains pour lui. Si jamais il se blessait ou se perdait, lui qui fait si peu attention, et ne demande jamais la permission. Quand il veut, il décide aussitôt sans souci des conséquences.

Je l'attends aujourd'hui; je lui ferai une fête; je lui donnerai une récompense pour avoir tenu le coup seul si longtemps. Le voilà qui vient, mais comment se fait-il qu'il porte sa blouse de pyjama? N'a-t-il pas eu le temps de se vêtir, ce matin? Et voilà la valise; tout ce linge neuf qui n'a pas bougé de sa première place. Le tout figé dans l'ordre du départ. Aurait-il gardé ce même habit, tout ce temps, insouciant qu'il puisse être de sa tenue? En veste de pyjama? Je suppose qu'on a voulu le rendre plus autonome, comme les enfants de son âge. Mère surprotectrice que je suis; j'ai bien des choses à apprendre. Je dois trop m'en faire pour lui. Au moins, tous auront vu que sa petite valise était lourde de l'amour de sa mère. Finalement, après enquête, l'enfant, semble-t-il, se changeait aux 3-4 jours.

 

Références:
- Regulatory Disorders, A New Diagnostic Classification for Difficult Infants ans Toddlers, par Jean-Victor, P. Wittenberg,.m.d (Toronto Sick Children). Canadian Journal of Diagnosis, septembre 2001, pp. 111- 123.

Commentaires:
- Les troubles de régulation sont déjà inscrits dans le DSM IV, 0-3 ans, et feront partie du prochain DSM V.

 

Claude Jolicoeur, pédopsychiatre,
1998-2003, ®