Saint-Exupéry
ou le voltigeur du ciel

Pique-lune:

Saint-Exupéry composa Pilote de Guerre quand les éditeurs qui finançaient le voyage aux USA, exaspérés d'avancer toujours de bonnes sommes d'argent sans retour de résultats, l’enfermèrent dans une tour d’habitation de New York. On raconte même que sa femme Consuelo l'obligeait d'ordinaire à compléter huit pages d'écriture avant que de gagner sa chambre de nuit. "Comme à Moscou, en 1935 et au Caire en 1936, il fallait pratiquement l'enfermer dans une pièce pour qu'il se mette à écrire"(1). Il aimait trop festoyer, s’amuser avec les ami(e)s, pour avoir grand intérêt au travail assidu. Il remettait toujours à plus tard. L'échéance l'importunait. Il vivait à son rythme, réveillant l'ami en pleine nuit, pour lui lire un nouveau passage de livre. Mais que dire devant ses jolies trouvailles? À l’école, on le surnommait " Pique-lune ", à cause de sa distraction légendaire. Il manquait les tests les plus simples, même dans sa matière forte, le français, s’il n’avait, ce jour-là, trouver une motivation à créer un petit poème pour une jolie fille. Il ne réussit que ses seuls examens de bac en philosophie et littérature, à 16 et 17 ans, et plus jamais d’autres tests formels. Il devait se plonger dans le besoin et même le danger pour retrouver sa pensée créatrice, sa concentration la meilleure. Dans une entrevue (3), il déclara sagement: "Cependant, il faut vivre avant que d'écrire. J'ai horreur de la littérature pour la littérature. Pour avoir vécu ardemment, j'ai pu écrire des faits concrets. C'est le métier qui a délimité mon devoir d'écrivain". Également ardent défenseur du talent individuel, il soutient que "même si le bien commun doit avoir le pas sur les intérêts de l'individu, la fourmilière ne doit pas écraser la fourmi" (4).

Voler pour le plaisi
r:
Malgré son vif intérêt pour les affaires militaires qui le conduisirent à l’aviation, il échoua les examens de l'École Navale, faute d’études et de préparation comme il avait déjà manqué ses tests d'entrée dans l'armée française, au cours de la première guerre mondiale (5, pp33). Sa mère, toujours généreuse et faible devant ses belles façons, dut souvent le sortir de la misère. Il dut travailler comme commis, puis vendeur de camion avant d’aboutir à l’aviation civile, par des influences et contacts personnels.
Il fut parmi les pionniers de cette aviation, dans le contre-la-montre qui donna naissance au courrier postale, survolant déserts immenses, montagnes enneigées, nuit comme jour, au simple compas. Il excellait dans les missions difficiles et les vols en rase-mottes, surtout s’il fallait retrouver un camarade, perdu en terrain dangereux. Il lui arriva plusieurs accidents presque fatals, où il sortit comme un miraculé d'un amas de ferrailles ou des sables du désert. Souvent par inattention d'ailleurs comme atterrir soudainement, se pensant encore dans les nuages ou se retrouver en zone ennemie en toute insouciance. De là naîtront Courrier Sud, Terre des Hommes, Pilote de guerre, tous récits épiques de ses aventures. Il aimait lire ou écrire sur les genoux, en plein vol. Un jour il tourna pendant une heure sur Tunis, afin de connaître le dénouement de son livre. Il descendait les roues de l'avion, au dernier moment, presque en urgence, à l'atterrissage. Pour Gavoille, commandant du dernier escadron, ce n'était pas tant dans les airs (où il semblait méticuleux) que sur terre où il était le plus distrait, alors qu'il perdait ses clés, brûlait tous les meubles de ses mégots. Pourtant il fit un vol, sans démarrer le second hélice qui tournait dans le vent. " En 15 ans de missions aériennes, il avait survécu à plusieurs accidents causés par sa distraction ou des préparations de voyages bâclés ". (5, pp99)

Le Petit Prince:
Dans la marge de ses manuscrits de Pilote de Guerre et autres papiers, Saint-Ex se plaisait à de petits dessins, dont celui du "petit bonhomme", qu'une amie remarqua à son retour du Québec, où il dût passer 5 semaines au lieu de 2 jours, faute d'un visa légal pour retourner aux USA qu'il venait de quitter. Parti sans papiers? On lui parla donc de faire une histoire d'enfants qu'il "écrivit et dessina selon sa manière excessive habituelle, à coups de café, de Coca-Cola et de cigarettes, au cours de longues séances nocturnes"(2). Selon l'ami Galantière, "pour chaque page envoyée à l'imprimeur, il en déchirait cent"(2).
Le Petit Prince vient d'une autre planète où seul il règne sur trois volcans et une rose capricieuse qui lui demande trop d'attention. Il partira explorer les autres mondes, d'où il ne fera amitié finalement qu'avec un renard, le reste des hommes ne méritant pas autant de respect. Ce fin renard lui apprend que "l'essentiel est invisible aux yeux; on ne voit bien qu'avec la cœur". Ou encore, "On ne connaît que les choses que l'on apprivoise", le rendant plus conscient de l'attachement à sa rose imprévisible. L'humour cynique sert l'auteur, malheureux d'avoir perdu soudainement sa patrie, et de vivre un exil, sans espoir en 1943. Il utilise la pensée magique et concrète de l'enfant pour ridiculiser la pensée dite rationnelle et abstraite de l'adulte qui conduit à tant de désastres. Il anime et vivifie le monde végétal, animal, et l'ordre rituel des couchers de soleil.
Crie de révolte contre l'humanité, l'homme, l'ordre établi. Saint-Ex demeure rebelle sous la plume du poète-enfant, hors du temps et de l'espace. Mais est-il besoin d'interpréter pour comprendre l'extrême dénuement de Saint-Ex, dans cet homme-enfant seul sur sa planète rocailleuse. La guerre avait tout détruit, et gardait sol et concitoyens en otage. De plus, comble de la mesquinerie politique de l'époque, la résistance gaulliste l'avait exclu et le traitait en paria, discréditant ses livres. Et le gratin des émigrés français de New York le regardait de haut. Il devait payer pour son anticonformisme et son franc-parler. Le Petit Prince, traduit en une centaine de langues, est maintenant le livre le plus vendu au monde, après la Bible et le Capital de Marx. Il transporte avec lui la candeur et la sagesse, l'émerveillement réfléchi mais soudaine de l'enfance. Rêve du paradis perdu ou manière élégante de dire autant qu'il le voulait toutes ses pensées secrètes, par les méandres de l'énigme infantile.

Vol sans retour:
Il finira par franchir l'interdiction de voler, surtout de nouveaux avions américains qui refont la conquête européenne à partir de l'Afrique, la Sardaigne, la Corse. Il en fallut des pressions exercées, pour atteindre ce but à son âge. Du pur harcèlement que sa réputation pouvait soutenir. "Ce Saint-Exupéry nous casse les pieds, aurait dit Eisenhower. Réintégrez-le! Il nous embêtera peut-être moins dans l'air que sur terre"(2). Seuls le plaisir intense de l'instant et le défi le motivèrent jusqu'à sa mort. Il peinait dans son corps endolori et rigide. Il manquait d'oxygène dans sa combinaison pressurisée, s'il n'oubliait pas de la brancher au départ. Rien n'y fit. Quand il arriva enfin à la base, ce matin-là de juillet 1944, un autre pilote se préparait à la mission. Personne ne savait où le trouver, absent de sa chambre, cette nuit-là. L'État Major avait épuisé tous les prétextes pour l'empêcher de voler, après une série de catastrophes: syncope à bord, feu d'un moteur, poursuite ennemie. Jamais, dit-il, je laisserai ma place. À 44 ans, il disparut dans l'air matinal de Bastia. C'était deux semaines avant la libération de Paris. On retrouva les débris de l'avion à l'été 99, au large de Marseille.

Épilogue:
Le plus surprenant avec Saint-Ex, c'est la valeur morale de son œuvre qui renvoie à la discipline, au dépassement, au respect des grandes valeurs et la poésie du sublime; lui qui refusait l'autorité commune mais exigeait la discipline des braves comme celle de Guillaumet, Mermoz, héros tous téméraires et exigeants. Celui qui ne trouvait sa place qu'à travers l'exception, soutenait l'empire de l'ordre, de l'efficacité ponctuelle, du patriotisme. C'est vrai que, dans la "drôle de guerre" française, l'aviation allemande avait détruit son adversaire gaulois en quelques semaines, par la puissance de ses appareils et de son organisation. Soucieux de l'avenir, il constatait encore: "Humainement, la famine ronge la source vive de l'enfance: la génération de demain. Mon pays a déjà perdu 250 000 enfants l'an dernier, du fait de la malnutrition. C'est à croire que le Nazi veut effacer la France comme il a anéanti la race polonaise"(3). En quelques paroles, il savait décrire l'atrocité des situations et soutenir la solidarité si nécessaire.

Références générales:
1. "Saint-Exupéry", laboureur du ciel, Curtis Cate, traduction française, Grasset, édition 1973, revue 1994.
2. "Saint-Exupéry", une vie à contre-courant, Stacy de La Bruyère, traduction Albin Michel, 1994.
3. Journal La Presse de Montréal, le 30 avril 1942.
4- Journal Le Soleil de Québec, causerie du Palais Moncalm, mai 1942.
5 -Consuelo de Saint-Exupéry, la Rose du Petit Prince, par Paul Webster, Éditions le Félin 2000.

 

 

par Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre
Montréal, 1999, ©