Mozart
ou l'attention volage au talent illimité

Enfant prodige
:
Mozart, c’est bien connu, aimait bien s’amuser. Bien qu’il eut accompli une œuvre considérable en quelques années, et mourut à 35 ans. Il apprit seul le violon, dit-on, à quatre ans sans aucune leçon; il donnait des concerts de piano 6-7  ans, à travers l’Europe. Mozart, c’est l’enfant adulte et l’adulte enfant. Il n’eut pas d’enfance et non plus de vie adulte. Les temps se confondent avec lui. Enfant, il voulait imiter les plus vieux. Il se confrontait à eux dans de nombreuses compétitions. Il émerveillait, comme le baron Grimm le raconte: " C’est peu pour lui (à sept ans), de déchiffrer tout ce qu’on lui présente : il écrit et compose avec une facilité merveilleuse, sans avoir besoin d’approcher du clavecin et de chercher ses accord. Nous l'avons vu soutenir des assauts pendant une heure et demie de suite, avec des musiciens qui suaient à grosses gouttes et avaient toute la peine du monde à se tirer d'affaire avec un enfant qui quittait le combat sans être fatigué". Ce qui ne l’empêchait pas de s’asseoir sur les genoux de la jeune duchesse Marie-Thérèse ou de partir à la poursuite du chat.
Comme il sera souvent plaisantin, dans ses jeux de mots à la petite cousine de Mannheim:
"Vous écrivez par ailleurs, vous exprimez même, vous découvrez, vous indiquez, vous annoncez, vous me donner la nouvelle, vous dévoilez clairement, vous demandez, vous convoitez, vous souhaitez, vous voulez, vous aimeriez,, vous exigez que je vous envoie mon portrait".

Témoins d'époque:
"En voyage, par exemple, en voiture ou après un bon repas, en promenade ou la nuit quand je ne peux pas dormir, c'est alors que les idées me viennent le mieux, qu'elles jaillissent en abondance. Celles qui me plaisent, je les garde en tête et sans doute je les fredonne à part moi, à en croire du moins les autres personnes. Lorsque j'ai tout cela bien en tête, le reste vient vite, une chose après l'autre, je vois où tel fragment pourrait être utilisé pour faire une composition du tout, suivant les règles du contrepoint, les timbres des divers instruments, etc. Mon âme alors s'échauffe, du moins quand je suis pas dérangé; l'idée grandit, je la développe, tout devient de plus en plus clair, et le morceau est vraiment presque achevé dans ma tête, même s'il est long, de sorte que je peux ensuite, d'un seul regard, le voir en esprit comme un beau tableau ou une belle sculpture; je veux dire qu'en imagination je n'entends nullement les parties les unes après les autres dans l'ordre où elle devront se suivre, je les entends toutes ensemble à la fois. Instants délicieux! Découverte et mise en œuvre, tout se passe en moi comme dans un beau songe, très lucide. Mais le plus beau, c'est d'entendre ainsi tout à la fois". Propos rapportés de Mozart

Sa belle-sœur Sophie Haibel trace de lui ce portrait au moment de Cosi fan tutte:
"Même en se lavant les mains, le matin, il allait et venait dans sa chambre, ne restait jamais tranquille, choquant un talon contre l'autre, et toujours réfléchissant. :À table, il prenait souvent un coin de sa serviette, le tordait, se la passait, semblait ne pas s'en rendre compte; souvent il joignait à ce geste une grimace de la bouche…..Il était toujours en mouvement, des mains, des pieds, jouait toujours avec quelque chose, son chapeau, ses poches, sa chaîne de montre, des chaises, comme un clavier".

Portrait du futur beau-frère Lange:
"Dans ses conversations et dans ses actes, jamais Mozart ne pouvait moins passer pour un grand homme que lorsqu'il était occupé à un ouvrage important. Alors, non seulement il parlait de choses et d'autres et sans suite, mais il faisait des plaisanteries de toutes sortes, auxquelles on n'était pas accoutumé, de sa part; même il se négligeait délibérément dans sa tenue. En outre, il paraissait ne réfléchir et ne penser à rien".

Un quidam:
"Mozart a un penchant accusé pour le rare et l'inhabituel."

Un élève:
"Sous ses doigts, le piano se transformait en un autre instrument".

La dissonance:
Selon Adorno, dans "Philosophie de la nouvelle musique":
"C'est précisément chez Mozart que l'on peut trouver l'irrésistible tendance vers la dissonance,…. : son style déconcertait ses contemporains justement à cause de la richesse en discordance".

L'air du scandale, dans Don Giovanni
"Il y a dans la salle un spectateur attentif; Casanova, venu de Dux, en Bohème, où il est en exil. Tout indique qu'il a rencontré Mozart et qu'il a inspiré l'air du catalogue. C'est peu après qu'il se décide d'écrire l'histoire de sa vie".(4)

À bas les échéances:
Chez lui, la composition se confondait souvent à l’improvisation, fait rarissime sinon unique, semble-t-il. Il composait si vite que la version définitive d’une œuvre apparaissait, sans ratures ni corrections, en quelques jours, parfois. La Symphonie de Linz, la plus longue de son catalogue, se compléta en trois jours, un exploit surhumain, pour respecter le délai de commande. Dans les Noces de Figaro, Da Ponte, le parolier, raconte: " Au fur et à mesure que j’écrivais les paroles, Mozart composait la musique; en six semaines, tout était fini ". À Prague, il termina l’ouverture de Don Giovanni, la nuit, comme l'écrit le biographe Nissen: " L’avant-veille de la représentation, Mozart dit à sa femme qu’il allait écrire l’ouverture la nuit et lui demanda de lui faire du punch, et de rester auprès de lui pour le tenir éveillé, en racontant des histoires drôles". Il n’avait pas manqué de faire la fête, les jours précédents, et ne réservait que le minimum de temps au travail. Lui qui avait un si pressant besoin d’argent et de si lourdes dettes, à ce moment-là.
Mozart n'avait cependant aucune capacité de gérance et d'organisation de ses affaires, non plus que sa femme, Constance. À son second voyage à Paris, avec sa mère qui y mourut, il déclina sans raison l'offre d'organiste régulier à Versailles, au grand désespoir du père, qui devait l'argent de ces voyages. Il n’anticipait pas les temps difficiles. Il vivait intensément le jour présent au mépris du lendemain. Il n’aimait pas la contrainte et, le premier de l’époque, il se risqua à délaisser son protecteur naturel, le désagréable, il est vrai, prince Colloredo de Salzbourg, pour l’aventure incertaine de Vienne. Une première pour l'époque. Un avenir que personne n'osait risquer. Car chaque individu appartenait à son clan, à son prince

Parents et vie familiale
:
Dans la perspective de la psychologie qui refuse la compréhension du déficit d'attention ou l'équivalent, les parents, surtout Léopold, le père, continuent à porter l'accusation de surprotection du fils, au détriment de ses véritables talents. Deux siècles n'auront pas suffi à infléchir le cours de la critique. Que ce père ait abandonné sa propre carrière de compositeur (n'a-t-il pas écrit la Symphonie des Jouets), pour se consacrer entièrement à l'éducation du fils surdoué, ne compte pas! Que la mère soit morte de froid et de misère au cours du second voyage à Paris du fils prodige ne revient plus à la mémoire collective! La vérité, c'est que ces deux parents dévoués ont construits leur fils, grâce à leur conviction intuitive et intime d'avoir un fils génie, malgré tous les avatars que l'enfant leur faisait vivre. Tout vendre, partir à la conquête des cours d'Europe, avec un fils de 6 ans, il fallait le faire quand les routes transalpines n'étaient qu'en partie carrossables, un piano-forte et un violon dans les bagages. Jusqu'à son mariage, à 26 ans, Wofgang ne put éviter de rendre des comptes au père soucieux, parfois sévère, qui s'endettait pour son fils mais soutenait son talent sans recevoir de gratitude; c'était l'encadrement nécessaire qu'il exigeait, car la suite ne fut pas si heureuse, puisque Constance, l'épouse, ne pourra jamais le contenir et la famille ne subit que misères sur misères jusqu'à la mort précoce de 35 ans.

Le déclin
:
Après Don Giovanni, "tout semble aller très vite. Le public se détourne". La provocation se retournait contre son auteur qui se souciait peu de la pudeur de son époque. Déjà il avait transgresser la censure, dans Les Noces de Figaro, alors interdit de publication. "Les dettes s'accumulent. La santé de Mozart décline rapidement. Le 9 novembre (1791), il est condamné à la saisie de la moitié de son salaire de musicien de chambre pour rembourser le prince Karl Lichnowsky" (futur protecteur de Beethoven) (4). Le 5 décembre, "à minuit, selon Deiner, Mozart se dressa sur son lit, puis il se pencha la tête contre le mur et parut s'endormir"  Quelques jours plus tôt, il avait pu entendre les dernières partitions du Requiem, dont le fameux Lacrimosa, "N'avais-je pas dit que j'écrivais ce Requiem pour moi-même", raconte Sophie Haibel.

Commentaires:
Mozart doit tout son talent à l’intuition incarnée. Il paraissait composer une œuvre avant même l’acte d’écriture musicale, croient certains auteurs. Il la recevait comme " sous la dictée ". Mais l’hypothèse la plus vraisemblable, c’est que son esprit composait plus rapidement que sa main ne pouvait la transcrire. Surtout avec la pression de l’échéance.
Malgré l’ampleur de son œuvre, à la fin de sa vie, Mozart ne travaillait, dans ses années de maturité, que quelques heures par jour, deux heures en matinée, et 2 ou 3 heures en soirée, si les loisirs le permettaient. Il aimait les sorties mondaines, les longues parties de billard de l’après-midi, les repas en ville, les concerts. Il créait davantage dans l’urgence extrême, et l’intensité du travail variait en fonction des exigences temporelles de la tâche. Il n'avait pas tellement le souci du détail dans la routine quotidienne. Il ne fonctionnait vraiment qu'à travers ce qu'il aimait, le passionnait. Que son humeur joyeuse se retrouve dans tout son œuvre, c'est dans doute sa capacité de vivre le seul instant présent de la composition, pour lui instants de facilité où tous les soucis et misères disparaissent.

Références générales:

1- "Mozart", par Pierre-Petit, édition Perrin, 1991.
2- "Mozart Speaks", Views on Music, Musicians, and the World, Robert L, Marshall, Schirmer Books, 1991.
3- "Mozart" a Life, Maynard Solomon, Harper Perennial, 1995.
4- "Mystérieux Mozart", Philippe Sollers, édition Plon, 2001.

par Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre,
Montréal, 1999, ®