Jack ou Jean-Louis Kerouac, 1922-1969

 Voici le nouvel héros de la génération beatnik ou "beat movement", avec ses origines franco-québécoises et américaines, dont le nom, d'origine bretonne, évoque la liberté infinie de la jeunesse, mais aussi de ses excès et drames trop fréquents. Né dans le petit village de Lowell, Massachusetts, ancien centre textile qui avait acquis une récente immigration canadienne-française, "Ti Jean" apprend le français d'abord sur les genoux de "mémère", puis l'anglais à six ans, dès l'école. Grand sportif et étoile de football de l'école locale, cette habileté lui ouvre les portes du Collège Columbia, avec une bourse d'études, alors que la famille a des difficultés financières. Il veut devenir homme d'affaires en assurances.

Les parents suivent; il se blesse dès la première année; il se dispute avec l'entraîneur; il quitte. Il tente et échoue la Marine qui lui donne congé pour "personnalité schizoïde" et se fait marin du monde, sur les navires de marchandise. Il visite les continents et vagabonde à loisir.

Dans son récit autobiographique, "Sur la route" (On The Road), le rebelle de 29 ans traduit son anti-conformisme, son refus des normes du temps et l'amour de la vie libre et sans souci. C'est la quête du plaisir immédiat et souverain, de l'aventure spontanée, dans un voyage initiatique d'Est en Ouest de l'immensité américaine et mexicaine, dans la grande Cadillac, souvent sous l'influence de l'alcool et de la drogue. Cet homme qui meurt dans la misère à 47 ans, sera, seulement quelques années plus tard, l'objet d'un culte de la personnalité, avec un livre-phare, écrit comme une improvisation. Son compagnon de route, Neal Cassady, modèle du personnage principal, avait subi son funeste sort, à 42 ans, quelques mois plutôt, victime de ses abus des substances nocives et de l'usure précoce de la santé. C'était le personnage excentrique par excellence capable, dira Kirouac, "de traverser l'Amérique sans dépenser un sou, de gagner des parties impossibles au billard et de citer Kant et Schopenkauer"(2). 

Amateur de benzedrine, marijuana, café fort, Kérouac écrivait en torrent continue, sans reprendre son souffle, comme Dumas, Dostoievski, presque sans retour sur soi. Il invente "l'écriture spontanée". Parce qu'il s'agissait d'une explosion, d'une tornade d'idées et de fantaisies, comme fonctionne l'imaginaire de l'hyperactif, trop pressé d'en finir, imaginant le produit final, avant même le commencement. Car il se trouve déjà ailleurs, et il faut surmonter un retard qui le sépare du lieu où il doit être.

"Du 2 avril au 22 , j'ai écrit 125 000 mots d'un roman complet, une moyenne de 6 000 mots par jour, 12 000 le premier, 15 000 le dernier. J'ai raconté toute la route à présent. Suis allé vite parce que la route va vite….écrit tout le truc sur un rouleau de papier de 36 mètres de long. Je l'ai passé dans la machine à écrire et en fait pas de paragraphes …Je l'ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route…"(1). L'auteur craignait de perdre le filon de sa pensée, si seulement il devait s'interrompre un seul instant. Il avait donc construit ce parchemin ingénieux, par collage successif de feuilles. Pendant 20 jours donc, "Kerouac ne va cesser de taper son roman, ne se nourrissant que de café et de soupe aux pois cassés. Il sue tellement qu'il change de tee-shirt des douzaines de fois…"(2). Il sort un texte, sans paragraphes ni virgules, qui mérite des corrections. "Le livre de Jack est arrivé et c'est un sacré fouillis. C'est effectivement formidable, mais il a fait tout ce qu'il a pu pour le saloper avec des tas de conneries sans intérêt"(3). Il faudra six ans pour terminer le produit de trois semaines et le refus intempestif de 5-6 éditeurs.

Pourtant, malgré sa valeur symbole, Kerouac reste assez conservateur dans ses convictions personnelles et politiques; il se moque souvent des beatniks et appuie même la guerre du Vietnam, oh scandale. Il se refuse d'être porte-parole d'un mouvement qui le sacralise. Car il était autant le produit d'influences, d'échecs que de réflexions définies. Il est le fruit d'une improvisation et de plusieurs contradictions.

En ce printemps 2001, le manuscrit sera vendu aux enchères Christie's pour la somme de 2.2 millions de dollars.


1. Jack Kerouac, Lettres choisies (1940-1956).
2. "Au bout du rouleau", Kerouac, Journal Libération, le 22 mai 2001, par Édouard Waintrop.
3. "Sur ma route, ma vie avec Neal Cassady, Jack Kerouac et les autres", par Carolyn Cassady, Denoel.

 

 

Claude Jolicoeur, m.d.
Montréal, août 200, ®