Jeanne d’Arc ou l’énigme qui se poursuit encore.

Plus que jamais figure d’inspiration collective, davantage avec les années qui passent, car sorcière et hérétique au Moyen Âge, elle devint sainte et patronne de la France, au siècle dernier. Écrivains et réalisateurs de cinéma rivalisent pour repenser sa vie et rendre toujours aussi présent ce destin flamboyant qui, dans une courte vie de 19 ans(1), (1412-1431), n'aura eu que deux ans de carrière active. Un destin hors du commun qui doit s’appuyer sur une personnalité exceptionnelle, riche de talents multiples.

Pseudo-psychose:
Jeanne D'Arc ne présente jamais de discours erratiques, de comportements discordants. Pourtant il semble évident, selon ses témoignages, qu'elle ait entendu des voix, d'abord à 13 ans, puis à répétition, lui commandant de partir en mission afin de libérer Orléans, faire sacrer le jeune dauphin Charles V à Reims, expulser les Anglais du pays et délivrer le duc d'Orléans. Dans la psychose active, l'hallucination présente toujours un caractère négatif, à base persécutoire. La personne régresse rapidement. Même dans le délire de toute-puissance typique de la manie, il y a la crainte d'un danger imminent. Dans l'hallucinose, plus chronique, le phénomène se restreint, se contient sur lui-même; il ne déborde pas sur le comportement; il a une dimension plus neuro-développementale que maladive ou destructive. Les capacités intellectuelles n'en souffrent pas. Tous les talents demeurent intacts.
Des fantasmes de fabulation peuvent aussi s'appuyer sur une imagination trop fertile, dans une culture d'époque mystico-religieuse. D'ailleurs, il n'est pas besoin de remonter si loin dans le temps. Dans les apparitions de Fatima, en 1920, trois enfants auront des visions et deux d'entre eux seront sanctifés.

Un brin d'histoire
:
Au début du 15ième siècle, le royaume de France se compose d'un ensemble composite de comtés, duchés, principautés indépendants qui se rallient au roi par des liens de féodalité, bien que le roi n'ait finalement que le plus petit domaine avec l'Île de France, et surtout Paris avec sa population de 200,000 habitants.
Depuis la conquête normande d'Angleterre, au 11ième siècle, les couronnes se mélangeront facilement. Car le roi d'Angleterre conserve encore le duché de Normandie et doit donner, avec grande réticence, un serment d'allégeance au roi franc. À la mort de Philippe le Bel (1285-1314), sans héritier mâle, les pairs de France invoquent la vieille loi salique (2) pour évincer Jeanne de Navarre, sa fille, et ne reconnaître que la lignée mâle de la descendance valoise, branche des capétiens. C'est le prélude requis des longs conflits qui lanceront plus tard la guerre de cent ans, déjà que la Couronne d'Angleterre, après le mariage d'Élionor, duchesse d'Aquitaine et d'Anjou, au roi Henri II Plantagenêt (1154-1189), se prétend légitime héritière de tous les comtés de la reine. Les Valois ne cesseront alors de rivaliser avec les Plantagenêts, et les deux se diviseront, au gré des guerres et alliances diverses, le territoire. Du temps de Jeanne, les Bourguignons s'allièrent aux Anglais, après le traité de Troyes (1420) et prirent Paris sans combat, espérant y couronner le jeune dauphin anglais Henri VII, égalememt proche parent valois par sa mère.
Mais le petit village de la future aventurière, Domrémy, demeurait fidèle à son histoire d'alliance orléanne et valoise, bien qu'il appartint au duché indépendant de Barre, jadis partie de Lorraine, longtemps fief germanique. Quand Jeanne quitta son village, "elle partait pour la France", comme un pays voisin.

Rebelle à l'autorité paternelle:
D'abord discrète sur ses intentions, se confiant davantage au cousin par alliance Luxart, elle se refuse obstinément à un mariage conclu par la famille et se défend seule à la cour du district devant un prétendant malheureux qui se plaint de rupture de promesse maritale. Elle devait se marier jeune et fonder une famille nombreuse, pour soutenir le clan tribal, comme le voulait la tradition. Au contraire, tout son activité l'a conduit à préparer cette mission difficile, dans le but de rencontrer éventuellement le roi et d'obtenir de lui un assentiment formel. Qu’une pauvre fille de paysans du 15ième siècle, dans un pays de noblesse et de masculinité, demandent une audience royale, dépasse toute logique, en particulier la possibilité psychotique. Dans les années de Jeanne, la paysannerie demeurait asservie au seigneur du lieu. Pas d’éducation, pas de relation avec l’autorité en dehors de l’obéissance. Ni même le droit de porter l'épée et la lance, emblèmes de noblesse. Alors quelle témérité et insouciance des règles! Et Jeanne souffrait possiblement de dyslexie. Car elle apprit les affaires les plus difficiles sans jamais savoir ni lire ni écrire. Une pure anomalie dans le contexte de sa douance, pour celle qui devait dicter nombre de lettres aux plus hautes instances politiques ou se faire relire les notes interminables du procès.

Comment apprit-elle?
Comment savait-elle chevaucher à bride abattue, et porter l'armure de vingt kilos avec l'épée et la lance? Elle excellait dans la géographie, l'artillerie, la stratégie militaire. Comme le dira le Duc d'Alençon, "Jeanne, hors le fait de guerre, était d'un comportement simple et jeune, mais pour la guerre, elle était très habile, tant pour porter la lance que pour rassembler l'armée, ordonner le combat et préparer l'artillerie. Tous étaient plein d'admiration de ce qu'elle pût se comporter si habilement et prudemment dans les actions militaires, comme si elle avait été capitaine guerroyant depuis vingt ou trente ans, et surtout à propos de la préparation de l'artillerie, sur quoi elle excellait", à seulement 17 ans. Grande, forte et agile, elle pouvait "sauter à cheval sans mettre le pied à l'étrier". Prise dans l’urgence d'agir, elle apprenait vite, dans les activités physiques, concrètes, visuelles. Douée d'une excellente coordination, elle n'avait pas besoin d'un long apprentissage, comme on le voit bien chez les athlètes surdoués. Elle était femme d’intelligence supérieure, d’action immédiate, de mobilisation des volontés. Elle entrevoyait la victoire nécessaire et ne cultivait pas le doute. Elle s’obstinait dans sa croyance. Elle dissipait l'hésitation, par sa détermination. Elle ne calculait pas. Elle avançait victorieuse avant le combat. Le demain était hier, "trop tôt vaut mieux que trop tard", clamait-elle souvent, pour expliquer sa précipitation. Et le dauphin prit enfin sa couronne à Reims, en 1430, après la conquête de plusieurs villes. #9;
Un jour, le destin favorable l’abandonna, faute d'appuis, devant ce Paris fortifié et bien défendu par les Anglais-Bourguignons; les alliances se mirent à vaciller et la trahison y trouva sa part. Elle n'avait pas vraiment le sens politique des méandres diplomatiques. Après son sacre, le roi Charles VII voulait favoriser la négociation. Il l'a laissa à elle-même qui poursuivit le combat, à son compte, avec une petite armée de 200 à 400 mercenaires. L'improvisation venait de trouver son prix. Son cri de ralliement se perdra dans la foule tumultueuse et incrédule. Le sort en était jeté. Après une tentative de suicide raté dans un saut de 30 mètres, elle aboutit à l'Inquisition, sous la gouverne de l'Université de Paris et du clergé local, qui l'attendait de pied ferme, celle qui prétendait tenir ses ordres directement de Dieu, sans passer par son église. On l'a soumis à la rude procédure des menaces et des accusations, pendant cinq longs mois, où seule elle se défendit, sans avocat, avec brillance, devant une centaine de savants procureurs religieux. Mais le bûcher l'attendait, victime expiatoire. Elle dérangeait le pouvoir religieux et politique. Elle n'avait pas su s'arrêter à temps, ainsi prisonnière de son intrépidité. Car trois ans plus tard, les parties belligérantes signaient la paix.
Dans ce Rouen d’aujourd’hui, le voyageur voit son ombre dans le vieux marché de l'ancienne cité que domine la basilique gothique et s’imagine encore les flammes. Il voudrait reculer l'horloge du temps, délivrer Jeanne de ses liens et la suivre vers d'autres défis.

Commentaires:
Pour qui s’intéresse à l’hyperactivité et la douance, il y a peu de doute. L'extrême témérité de cette jeune femme dépasse tout entendement. Elle réussit l'impossible depuis sa condition de départ. La personne TDAH sera la plus apte à vivre les situations d'urgence, presque impossibles à soutenir. En autant qu'il y ait un appui externe, une continuité en dehors de l'action immédiate, le succès long terme devient durable. Mais l'arrêt d'agir pose problème. S'arrêter en plein élan, ramasser son énergie, se réserver une alternative moins intense, voilà aussi le tournant que la jeune héroïne manque. #9;
Pourtant qui pouvait mieux que Jeanne D’Arc compresser le temps comme une bouchée de pain et donner une vie de mille ans à 14 mois ans d'activités intenses dont il faut amputer le temps de prison? Que l’on soustraie toute la part du mythe séculaire, il restera toujours assez de vérité pour croire à l’immensité des talents de l’héroïne de Domrémy, maintenant commune des Vosges, anciennement partie de la Lorraine. Elle portait en elle le courage et le drame, depuis sa naissance. Mais aussi la défiance et l'inspiration dans l'avenir. Pour elle, le temps n'avait jamais existé.

 

1- Cet âge n'est pas vraiment certain. À son procès, Jeanne affirmait avoir "environ 19 ans", mais une villageoise lui donnait 3-4 ans de plus, ce qui serait plus vraisemblable, en regard de sa maturité d'esprit.
2- Selon la coutume des Saliens, une ancienne tribut franque vivant sur les rives de la Sala (maintenant l'Yssel).

Références:
Livre hautement recommandé:
. Jeanne D'arc, de Domrémy à Orléans et du bûcher à la légende, par Roger Caratini, édition Archipel, 1999.

 

 

Dr Claude Jolicoeur, pédopsychiatre,
Montréal, mai 2000
Droits réservés


À consulter
:
Sites web de Jeanne d'Arc:
htpp://www.jeanne-darc.com
http://perso.wanadoo.fr/musee.jeannedarc/index.htm
http://perso.wanadoo.fr/musee.jeannedarc/autres_sites.htm