Léo Ferré, l'anarchiste (1916-1993)

Qui n'a pas entendu cette voix qui martèle les mots sur des rythmes de java, de jazz, de sonate ou de complainte? Anarchiste de velours, de paroles, contestataire de l'injustice, défenseur des droits de l'homme (peine de mort), ami des animaux, Ferré sera l'homme de la découverte inédite, imprévue, un précurseur dans son métier. Il invente le Rap à la française. Chaque fois que son avenir d'artiste semble compromis, il rebondit ailleurs, avec de nouvelles créations. Il chante le malheur qui nous semble toujours autant le sien que celui des autres.

Du moyen âge oublié, Ruteboeuf revient à la vie, et les Rimbaud, Beaulaire, Verlaine sortiront des manuels scolaires poussiéreux, pour valser sur des airs de chanson. Mais quel homme difficile il pouvait se manifester dans la vie quotidienne? "Léo n'a pas d'âge" raconte Madeleine*, "il est mouvant comme la mer: des vagues de fond de grande vieillesse submergent tout. Il obéit aux lois physiques les plus contrastées, il est bâti de calme et d'ouragan. de tendresse et de cruauté, de cynisme et d'innocence, d'égoïsme et de générosité, d'amour de de haine. Mais Léo a toujours raison".

Plusieurs chansons seront interdites, tout comme Brassens, à la radio et télé française très censurée, de l'époque. Il est certain que la grossièreté et l'extravagance ne l'effrayaient pas, voir même lui venaient naturellement. Il avait besoin de dépasser la limite, pour se contenir. Son négativisme devenait souvent extrême. "Léo ne voit que le résultat, le mauvais, le pire: la sauce n'est pas assez liée, les pâtes trop cuites, la voiture sans batterie, le poney sous la pluie, le stylo à bille sans capuchon, le café pas assez fort... Il y a chez  lui un dieu inorganisé, qui lui fait faire exactement tout et de bonne foi, pour emmerder les autres". Et "mais pourquoi cette spécialité d'abattre les gens qui sont déjà par terre, qui sont fatigués, qui sont à bout? Et cet air de martyr, un  martyr toujours bourreau, ce regard implacable, froid, doucereux et nerveux à la fois, cette conscience de faire du mal et de continuer, et de vouloir réduire l'autre. Oui, le vindicatif Ferré, c'est pas du bidon, y compris pour moi, il faut se le farcir". *

Ferré s'est construit lentement en musique, poésie, chansons.  Il rêvait de diriger une orchestre, mais ne le réalise que quelques fois. Il était avant tout autodidacte. Son père le voulait dentiste, à Monaco, mais il se défile et monte sur Paris et fera l'école buissonnière en Sciences-Po puis une maîtrise en droit, après la démobilisation.

Dès sa naissance, racontait Léo, il avait la contestation viscérale, il vomissait le lait de sa mère (allergie). Et toute sa vie il aura le dégoût du lait, sauf transformé en fromage et beurre.  "L'anarchie, cela vient du dedans", disait-il, "il n'y a pas de modèle, pas de définition non plus" et préférait la définition du dictionnaire, choisie à 14 ans , "négation de toute autorité d'où quelle vienne"(1) .

"Je dis ce que je dis depuis 20 ans...Je suis un provocateur et j'en suis fier et je le dis et j'en rajoute. J'ai le privilège de l'invective".  Ou "c'est une morale du refus".

" Je viole la pensée de ceux qui refusent de penser". Au point où la violence se retourne contre lui, s'installe dans ses galas, après le fameux mai 68, "une sorte d'hostilité montait envers moi,... un article qui est un véritable appel . au meurtre", lui reprochant ses richesses et son bien-être, mais "mes barricades, ça fait 20 ans que je les construit". Pour Claude Nougaro, "tu fabriquais du sanglant. tu fabriques une violence physique qu'un jour tu vas recevoir en boomerang sur la gueule" (1).

Mais au journaliste  "je ne vais pas tout de même te raconter comment et pourquoi j'écris des chanson, non? C'est comme ça! Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil et ça marche. Je suis "dicté". J'ai un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui me tourne et qui n'arrête pas. Alors je copie cette voix qui m'arrive de là-bas".

Pour lui, "le pouvoir, d'où qu'il vienne, c'est de la merde...le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir!", pp 642-1. "La malédiction...J'aime ce mot! C'est un beau mot. Les artistes, comme les savants, ont toujours été seuls et maudits", pp 584-1, lui qui s'identifie si bien à Rimbaud, Beaudelaire.

Pour le lecture, "les romans, c'est difficile, à moins de tomber sur de grands talents. Je surlis, c'est-à-dire que je les lit très vite. J'ai autre chose à faire". Mais "je lis le dictionnaire de temps en temps. Cela m'apprend des choses, c'est divertissant". Sa technique de sur-lecture concerne également les journaux, "je lis les titres, exceptionnellement quelques articles"(1). De là à croire qu'il pouvait souffrir d'un certain déficit attentionnel, il n'y a qu'un petit pas. Car il devait toujours fonctionner dans l'urgence du moment, "je suis l'homme du lendemain matin", disait-il, et ne pouvait pas mieux dire. Jusqu'à  75 ans, il se donne en spectacles, dirige orchestres et récitatifs, dans toutes les villes d'Europe et d'Amérique francophone. En fumant ses éternelles Celtiques.

 

Références

1- Léo Ferré, une vie d'artiste, par Robert Belleret, Actes du Sud, 1996
2- Léo Ferré, par Louis-Jean Calvet, Flammarion, 2003

* Les mémoires d'un magnétophone, par Madeleine Ferré, seconde épouse, faits sous la dictée, pendant leur 17 ans de vie commune. Femme qui s'improvise tous les métiers pour soutenir le mari:  imprésario, gérante de carrière, etc.