Einstein le marin                                                                                       

Prudence: Génie à Bord                    
par John Vigor                     

Article de sportifs mais d’intérêt pour l’étude du déficit de l’attention et ses différentes composantes comme le sens de l’organisation, du temps, de l’espace, du danger, du souci de soi, etc. (note du traducteur)

 Albert Einstein se voulait un marin de croisière, plus ou moins évidemment, et dans son bateau comme en physique il s’amusait bien à remonter le vent. Albert Einstein, le génie sympathique au regard d’épagneul et aux cheveux blancs en broussaille qui flottaient au vent, avait une passion pour la voile. À 18 ans, en 1896, quand il étudiait encore, il apprit ce sport à Zurich, en Suisse. Il persista pendant 50 ans tant que sa santé le permit, longtemps après qu’il devint le physicien le plus célèbre du monde.

Einstein naviguait comme il vivait sa vie - de manière bien distraite. Ce genre de marin, rêveur mais instinctif, perplexe et ravi par son sport et son passe-temps. C’était une vraie passion, de celle qui ne s’amoindrit pas de prudence et ne s’embarrasse de connaissances techniques. Son mât tombait régulièrement. Il devait souvent faire remorquer son bateau jusqu’à la rive. Même qu’il faillit une fois se noyer et dût recevoir le secours d’une embarcation à moteur, bien qu’il refusa toujours d’avoir son moteur hors-bord. Il méprisait les engins et déclarait qu’il préférait se noyer que de transporter un moteur sur son cher voilier.

Le voilier en question, l’un des nombreux qu’il posséda ou emprunta, c’était un vieux dériveur de 17 pieds qui s’appelait Tinef - ce qui veut dire " sans valeur ou importance ". Il le navigua beaucoup en Nouvelle Angleterre, même s’il est difficile de classer, en termes courants, le type de navigation qu’il faisait. Il ne s’écartait jamais loin de la rive. Il ne faisait sûrement pas de course. Il n’avait pas l’intention de mesurer Tinef contre un autre bateau. " C’était l’interaction naturelle du vent et de l’eau qui l’enchantait le plus ", selon son ami et partenaire de voile, le Dr Gustave Bucky. Ce n’était pas un petit marin d’abris côtiers. La conclusion naturelle, c’est qu’Einstein était un marin de croisière. En quelque sorte. Relativement parlant, bien sûr.

Quand Einstein s’installa à Princeton, New Jersey, en 1933, il était depuis longtemps, le plus célèbre scientifique alors vivant. En 1905, alors qu’il travaillait comme expert technique en probation (troisième classe) au bureau suisse des brevets, à Berne, il écrivit cinq articles scientifiques dans ses temps libres. Parmi eux, il y avait son premier ouvrage sur la Relativité Spéciale, une dissertation de 9,000 mots entièrement dépourvue de notes de renvoi ou de références. C’était un document extraordinaire en provenance d’un homme exceptionnel. Et paradoxalement, même si la vaste majorité du monde ne le comprenait pas, il avait soulevé leur intérêt; on l’assiégeait dès qu’il se montrait au grand public. Sa célèbre équation, E=mc², où l’énergie, c’est la somme de la masse par le multiple de la vitesse de la lumière au carré, devint une phrase coutumière partout dans le monde entier. On pourrait se demander si Einstein ne découvrit pas la théorie de la relativité alors qu’il allait à la voile. Depuis le tout début, son petit calepin le suivait sur l’eau.

Jeune homme, il naviguait souvent sur le Zürichse avec Fraüllein Markwalder, la fille de son propriétaire. Ce fût une amitié durable, car il lui écrivait encore, 50 ans après leur rencontre et la traversée de deux mariages. Elle se souvint qu’il sortait le calepin et il le couvrait de ses barbeaux dès que la brise disparaissait, et les voiles tombaient. " Et aussitôt qu’un souffle de vent se faisait sentir, disait-elle, il remettait aussitôt la voile ". Naturellement comme un autre marin, Einstein devait avoir conscience de l’énergie kinesthésique qu’un bateau en mouvement emmagasine. Cette formule se décrit simplement comme la division par deux de la masse par autant de fois le carré de sa vitesse. En termes pratiques, c’est une forme précoce de la relativité; elle signifie qu’il est relativement moins dommageable de frapper la jetée ou un autre bateau à 2 nœuds qu’à 4 ou 8 nœuds.

Peu après son installation à Princeton, disposant d’une nomination permanente à l’Institut des Études Avancées, Einstein, qui était autant ermite qu’un gagnant de prix Nobel peut l’espérer, donnait des conseils à sa secrétaire-ménagère, Hélène Dukas, sur la manière de répondre à ceux/celles qui voulaient une explication simple de la relativité. " Dites-leur, conseilla-t-il, qu’une heure assis avec une jolie fille sur le banc d’un parc passe comme une minute, mais qu’une minute, assis sur un poêle, chaud, paraît aussi long qu’une heure ". Les gens lui demandaient souvent la recette de son succès et il avait une formule pour cela, aussi. " Le succès, disait-il, c’est autant de fois X par Y et par Z, quand le X signifie le travail, le Y le jeu et le Z, c’est de se taire ".

Les adultes de Princeton s’habituèrent bientôt à la vue, dans leur entourage, de ce génie mal-fourbu, sans chaussettes, comme à sa tignasse. Il lui donnèrent le genre de vie privée qu’il recherchait. Mais les enfants étaient trop intrigués pour s’empêcher de lui tirer la langue. Et Einstein était ravi, car il adorait les enfants. Une fillette l’avertit que s’il continuait à refuser de porter des chaussettes, " votre mère va craindre que vous preniez froid ". Quand un groupe de petits garçons demandèrent pourquoi il ne portait pas de bas, il répondît, " J’ai atteint un âge où, quand quelqu’un me demande de porter des bas, je n’ai plus à le faire ". Les codes vestimentaires et les manières que la convention sociale impose ne signifiaient rien pour Einstein. Quand il visita Félix Elirenhaft, un professeur de l’Université de Vienne, il ne prit avec lui que deux vestons et pairs de pantalons, deux camisoles et un faux-col blanc. Elirenhaft raconta par la suite: " quand ma femme lui demanda s’il avait oublié quelque chose à la maison, il répondit " non ". Toutefois, elle ne trouva non plus de chaussons ni d’articles de toilette. Elle dut tout fournir, incluant le faux-col qu'il lui fallait. Toutefois, quand elle le rencontra dans le portique, en matinée, il allait pied-nu. Elle lui demanda s’il n’avait pas besoin de pantoufles. Il répondit, " Non. C’est un poids inutile ". Ses pantalons étaient terriblement froissés; ma femme pressa la seconde paire et les rangea prêt servir pour le second cours. Quand il remonta sur scène, elle vit toute horrifiée qu’il portait encore le pantalon fripé ".

Einstein adorait la simplicité et l’harmonie. Il aimait les champs et les forets, les lacs et les montagnes, la terre, le ciel et la mer. Quand il naviguait, il trouvait la simplicité, l’harmonie et sans doute, l’inspiration dans le rythme du vent et des vagues. Et il trouva toujours son chemin de retour vers la maison à partir de la mer ou du lac; ce qui est davantage de ce qu’on peut dire de ses tentatives de navigation sur terre. Dans son livre Einstein en Amérique, la biographe Jamie Sayen raconte l’histoire d’un étudiant de licence de Princeton pendant la première année d’Einstein là-bas: " Deux fois, j’ai entendu parler de son sens de l’orientation par deux filles différentes qui vivaient à Princeton ". Chacune disait qu’Einstein l’avait approché sur une rue latérale à plusieurs coins de la rue Nassau mais qu’il demandait la direction de Nassau Hall. A chaque fois Einstein expliquait que pour aller chez lui, il ne savait sa route qu’en passant par là. Les deux filles lui demandent le lieu de sa résidence et proposent alors des routes plus directes. Il les remercie tous les deux et leur répond " non ", il ira par la route de Nassau Hall. Ainsi il n’y a pas sans doute tant de différences entre ses compétences de navigation terrestre et maritime. Comme il le souligna si élégamment un jour, l’absolu n’existe pas, même pas en navigation.

Avec sa femme Elsa et leurs amis le Dr et Mme Gustave Bucky, Einstein passa l’été de 1934 au " Studio " à Watch Hill, Rhode Island. En dépit de lourds et fréquents brouillards, il trouvait que c’était une place ravissante pour aller à la voile. Mais l’homme qui comprenait mieux que tout autre dans le monde les forces physiques qui causaient les marées ne tenta jamais de les maîtriser. À plus d’une occasion, lui et Bucky échouèrent sur les cailloux. Tandis que Bucky s’agitait, écrit Jamie Sayen, le novice de la barre riait et disait; " N’aies pas l’air si tragique, Bucky, ils m’attendront à la maison, ma femme s’est habitué à mes retards ". Cette même année, en janvier, la Maison Blanche lui fit une invitation. Il passa une nuit avec le Président Franklin D. Roosevelt discutant, entre autres choses, leur amour mutuel de la voile. L’été suivant, il navigua dans les parages d’Old Lyme, Connecticut. Il semblait savourer le sens du contrôle que la voile lui donnait. Il ne maîtrisa jamais d’autres sortes d’engin. Il n’apprit jamais à conduire une voiture, par exemple. " C’est trop compliqué ", expliquait sa femme Elsa à un visiteur. Il avait bien au-dessus de 50 ans avant qu’il ne voulût manipuler une caméra. Il utilisait un dactylographe avec grande difficulté et le plus souvent il écrivait à la main.

En 1939 il passa l’été dans un endroit isolé de Long Island, New York, et allait à la voile chaque jour. Selon Sayen, Einstein " aimait bien quand la mer restait calme et tranquille, et qu’il pouvait s’asseoir dans Tinef, penser ou écouter les petites vagues clapoter sans arrêt sur le bord du bateau. Mais il était tout aussi heureux quand la mer s’agitait ". Son amie Eva Kavser décrivit qu’une fois elle naviguait à Long Island Sound avec Einstein: " C’était une mer orageuse, mais j’aurais préféré me couper la langue que de dire, " Regarde, c’est un peu trop difficile. Faisons demi-tour ". Il naviguait vers le large, courbé sous la bôme, et je lui dis, " Je gagerais que c’est l’une des rares choses qui vous font plier ". Il riait en répondant " Oui ". Finalement il continua, " Bien, peut-être que vous auriez aimé retourner ", et je répondis avec enthousiasme, " Bien sûr ".

À une autre occasion, pendant l’été de 1944 quand il avait 65 ans d’âge, Einstein naviguait avec trois compagnons sur le lac Saranac, en haut des Adirondack, dans des conditions de forte houle. Quand il frappa un rocher, le bateau se remplit rapidement d’eau et chavira. Heureusement que l’eau était chaude et qu’un bateau moteur se trouvait aux environs. La voile retenait Einstein sous l’eau, et un câble enlaçait sa jambe. Sans savoir nager, il réussit pourtant à libérer sa jambe et pataugea jusqu’à la surface où il reçut du secours. Eut-t-il pris panique qu’il se noyait, sans aucun doute. Ronald W. Glak, dans son livre Einstein, sa Vie et son Temps, commente deux traits de caractère qu’il démontrait régulièrement en navigation. D’abord son indifférence au danger ou à la mort qui se reflétait par une grande intrépidité dans le mauvais temps " où plus d’une fois il dût se faire remorquer "; ensuite, son ravissement pervers à créer l’imprévu. Son ami Léon Watters naviguait une fois avec lui " et pendant que nous étions engagés dans une discussion intéressante je poussai soudainement le cri " Achtung! " parce que nous étions presque sur un autre bateau. Il vira de bord avec un excellent contrôle et quand je fis la remarque que nous avions passé bien près, il commença par rire et navigua directement d’un bateau à un autre, à ma grande stupéfaction, mais il virait toujours de bord à temps et puis riait comme un vilain petit gamin ".

L’auteur Clark aussi raconte qu’une autre fois Watters indiqua qu’ils avaient navigué à proximité de plusieurs rochers qui émergeaient à fleur d’eau. Einstein continua à raser le banc rocheux à peine submergé. Dans son bateau comme en physique, " il naviguait au près serré ", conclut Clark. Étonnamment, c’est la voile qui lui donna le plus de souci sur sa santé. Quand, à 49 ans, il vivait encore à Berlin, il s’effondra un jour et dut consulter un médecin. Il était normalement sceptique des médecins, mais celui-ci l’impressionna. Le Dr Janos Pletsch fit le diagnostic d’une inflammation des parois du cœur. Einstein confessa qu’il ramait souvent son lourd bateau vers la rive dès que le souffle de la brise n’agitait plus l’eau du Havelsee, un lac à quelques milles seulement du centre de Berlin. Le Dr Pletsch mit Einstein sur une diète sans sel et l’expédia dans une petite station au bord de la mer, sur la côte Baltique, au Nord de Hambourg. Einstein récupéra là, mais non aussi rapidement qu’on s’y attendait. Finalement Pletsch découvrit qu’Einstein, le drogué de voile, naviguait en secret et lui dut lui ordonner de tout cesser. L’interdit ne dura pas longtemps, toutefois. À son 50e anniversaire les amis lui donnèrent un nouveau bateau nommé Tummler, qu’il garda dans les environs de Havelsee. Il l’aimait avec tendresse. Tummler était " peut-être l’objet qu’il eut le plus de mal à délaisser quand le temps vint d’enlever la poussière d’Allemagne de ses souliers", dit Pletsch.

Avec l'expansion du racisme en Europe, Einstein devint le plus célèbre réfugié du monde. Il était pacifique par instinct et un Sioniste militant. Éventuellement, il conclut avec réticence que la force - même le sacrifice de la vie humaine - devenait nécessaire à la défense des valeurs ethniques ultimes qui construisent toute existence humaine. Pendant la 2e guerre mondiale, il travailla pour la Marine américaine, comme chercheur consultant dans le domaine des explosifs conventionnels. Et il continua à nourrir sa passion de la voile sur le Lac Saranac et le Lac Carnegie de Princeton. Einstein se trouvait au Lac Saranac, le 5 août 1945, quand il entendit l'annonce radio du bombardement d'Hiroshima. Il resta foudroyé devant la preuve tragique que le " E " vraiment égalait autant de fois la masse et la vitesse de la lumière au carré. Cette formule-là prévoyait la libération de quantités formidables d'énergie si l'atome devait jamais se diviser. Maintenant l’on séparait effectivement le noyau de l'atome d'uranium, et l'énergie qui résultait avait tué des milliers d'humains. " Presque du jour au lendemain, dit Clark, Einstein devint la conscience du monde ". Et comme tel, il écrivit, donna des discours et des entrevues radio pendant les 10 ans de vie qui lui restait. Il devint un porte-parole international, respecté pour son humanisme éthique et symbole du scientifique, conscience du monde. Il n'y avait plus de temps pour naviguer désormais. Et de plus il était frêle. Sa deuxième femme mourrait en 1935; il suivrait mais près de 20 ans plus tard. En avril 1955, Einstein - le gentil, aimable génie qui avait, à jamais, changé la perpective de l'univers - commença un autre voyage, celui-là, dans l'inconnu, et un monde plein de chagrin lui souhaita des vents favorables et de joyeux amerrissages.

John Vigor, journaliste de magazine de 52 ans (1992) et écrivain demeurant à Irvine, Californie, a fait de la croisière et de la course de voilier dans différentes parties du monde depuis sa jeunesse. Vigor est un collaborateur régulier de Cruising World. Numéro d'octobre 92.

Traduction avec autorisation d’auteur, par Claude Jolicoeur, psychiatre, Montréal, 1998.
Commentaires:
À la voile, la distance parcourue varie selon la vitesse et celle-ci dépend de la direction du vent et du bateau. Le vent de travers produit la meilleure vitesse, compte tenu de l’efficacité aérodynamique de la voile et du peu de résistance de l'eau à l’avancement. Au vent arrière, la voilure n'a plus de force propulsive, mais devient une simple surface, et la coque qui résiste au surfing contraint le voilier à sa plus mauvaise allure. Au près, dans la direction du vent, la forme propulsive de la voile donne son maximum d'efficacité. Mais la vague ralentit beaucoup le bateau, et l'allure reste moyenne.

Au niveau de la température, le vent souffle surtout le matin à partir de 10-11 heures et se meure souvent en fin d'après-midi vers les 17 heures. Le marin doit donc calculer une allée et un retour dans cet espace de temps, en navigation journalière. Il tiendra compte et de son allure qui varie selon le caps du bateau, la direction et la force du vent et de l'horaire du jour. Rien ne combine autant les notions de temps, vitesse et espace en plus des forces d'inertie de la matière (poids et surface mouillée de la coque).

À l'expérience, il s'agit de facteurs assez simples qui s'apprennent en quelques mois. Pour Einstein, la difficulté semblait insurmontable. Celui qui calculait la vitesse de la lumière avait peu d'intérêt pour les nœuds (vitesse en milles nautiques). Son insouciance paraît parfois sans limites devant le danger. Il vivait le plaisir du moment. Il ne se concentrait qu’en situations de défi et certaines occasions où ses meilleurs talents s’exerçaient. Dans ses allures distraites, il vagabondait dans son imaginaire, au gré des vents de l'esprit.
Note du traducteur : C. Jolicoeur