Alexandre Dumas, écrivain, 1802-1870

Auteur prolifique de tous les temps, avec 24,334 figurants, 4,056 personnages principaux, 88,812 secondaires, 37,267 héros, il créa 86 romans, 6 pièces de théâtre, 4 impressions de voyages, 2 autobiographies, 4 nouvelles, et un livre de gastronomie, de la jeune vingtaine à 70 ans. Qui dit mieux? Autodidacte dès l’âge de 15 ans, n’aimant pas l’école, sinon buissonnière, avec la chasse et la pêche, il cherchait avant tout l’action, et devient l’inventeur presque officieux du cinéma, par ses longues épopées d’actions fantastiques. " Chez moi, c’est l’action qui crée, en quelque sorte, les personnages ", (1). Il ne suit pas de règles établies : " Je n’admets pas, en littérature, de système; je ne suis pas d’école; je n’arbore pas de bannière. Amuser et intéresser, voilà les seules règles ", (2).

Difficile de trouver plus enjoué, spontané, et bon vivant qui comptait chaque jour sur le plaisir immédiat et spontané. Dépensier, frivole en amour, il aura autant des faillites financières, malgré ses énormes gains que de maîtresses éplorées, et même d’enfants laissés piteusement à leur sort.

Il avait le talent facile, l’observation juste, le regard serein sur les personnes et les caractères. Il sait nourrir le lecteur de ce qu’il demande, ce qu’il rêve, et non pas seulement de sa propre vie. Doué d’une mémoire hors du commun, il pouvait écrire d’un jet, sans devoir vérifier au dictionnaire à tout propos. Il faisait une enquête minutieuse, puis pouvait déplacer des montages d’imagination pour animer ses personnages, quitte à se faire seconder de valets d’écriture, souvent déçus de la reconnaissance formelle. Mais sans le maître, rien n’était possible. " Ainsi, il peut avoir simultanément en chantier deux ou trois pièces, quelques nouvelles, plusieurs romans, et passer d’une même journée, donc changer à chaque fois d’univers et s’y immerger totalement. De façon semblable, il peut être amoureux fou d’une dame de cinq à sept, puis d’une deuxième de sept à neuf, et ainsi de suite. Le tout en étant parfaitement sincère avec chacune. Il est d’ailleurs étonné quand ses maîtresses se jalousent, pleurent, se chamaillent "(3).

Un grand bal costumé
En 1833, Dumas donne un bal qui invitera 300 convives, dans le tout Paris de l'art, chez lui, qu'il agrandit pour l'occasion du logement voisin. Plusieurs peintres se lancent dans la décoration des murs, dont Delacroix qui, au fusain, " en trois ou quatre coups, eut esquissé un cheval, en sept ou huit le paysage, morts, mourants et fuyards compris". Cette grande improvisation fut un succès, par l'énergie des participants. "J'avais invité à peu près tous les artistes de Paris. À sept heures, Chevet arrive avec un saumon de cinquante livres, un chevreuil rôti tout entier sur un plat d'argent". Et encore, "trois cents bouteilles de bordeaux chauffaient, trois cents bouteilles de bourgognes rafraîchissaient, cinq cents bouteilles de champagne glaçaient". La fête dure toute la nuit, avec jeux, mascarades, et double orchestre.

"Il y eut pendant un moment sept cents personnes", dont le vieux La Fayette venu y faire sa visite en costume vénitien. "Chose étrange, il y eut à manger et à boire pour tout le monde". Et "à neuf heures du matin, musique en tête, on sortit"(5), dans la rue, dansant à la file indienne.

Dumas construit un château

Avec le succès et l'argent des Trois Mousquetaires, Dumas souhaite construire le château de ses rêves, en 1844, sur les coteaux de Port Marly, en bord de Seine, près de St-Germain-en-Laye.
"Vous allez tracer, ici même, un parc anglais au milieu duquel je veux un château Renaissance, en face d'un pavillon gothique entouré d'eau…Il y a des sources, vous m'en ferez des cascades".
Trois ans plus tard, après deux ans de travaux intenses et plusieurs centaines de milliers de francs, la crémaillère se prend en présence de 600 invités, dont plusieurs vivront là en permanence, au frais du nouveau seigneur du lieu. Il y a chambre mauresque, des meubles de toute nature, des peintures de Delacroix, mais aussi animalerie, jeux d'eau dans les cascades. Pour enfin se donner une tranquillité d'écrivain, Dumas ajoute un autre petit castel gothique, sur une pièce d'eau. Mais les dettes s'accumulent; "il cède en exclusivité sur vingt ans, ses œuvres complètes"(4), mais rien n'y fait et en 1949, il faut vendre à rabais pour 31,000 francs aux enchères, une perte considérable. Dumas ne regardait pas en arrière, mais de par son caractère joyeux, il trouvait des alternatives positives, même dans la pire adversité.
Il investissait déjà dans un projet qui prenait le pas sur le reste. Il veut ouvrir "un théâtre de drame, de comédie et de féerie", qui sera le Théâtre Montpensier.
Aujourd'hui, la restauration entière de Monte-Cristo, longtemps abandonné jusqu'à récemment (1970), permet de revivre tous ces instants de ferveur, "le chant des cascades, qui charmait tant l'écrivain, retentit de nouveau dans les rocailles"(6).

En 1846, Dumas est l'homme le plus lu en France. Il travaille à un rythme hallucinant: un quart d'heure par page "de quarante lignes pour cinquante lettres à la ligne, deux mille lettres environ"(5). Bon jour, mauvais jour", presque sans ratures sans ponctuations, car on le paye à la ligne dans ses romans feuilletons,

Personnage d’apparente contradiction si l’on l’observe avec un regard trop moral, mais fidèle à lui-même, il s’amusait avec tout ce qui l’entourait, mais en payait aussi le prix. Car l’improvisation ne manque pas d’exiger un lourd tribut, comme le démontrent les multiples aléas de sa vie.

Il reste l’auteur le plus lu de la planète, après la Bible.

Références:
1- Le Journal Le Mousquetaire
2- Préface à Napoléon Bonaparte
3- Daniel Zimmermann, préface de la Collection " J’ai lu les classiques ".
4- Les Dumas, Le secret de Monte Cristo, par Gilles Henry, éditions France-Empire1999
5- Mémoires (autobiographie), A. Dumas
 

Claude Jolicoeur, m.d.
Monréal, 2001, ©