Fedor Dostoïevski, 1821-1881
De la légende à la réalité

 

Auteur grandiose et populiste que le lecteur craint d’aborder, dans la peur de s’y perdre au détour de tant de méandres marécageux, parfois de s’enfoncer dans la boue ou encore de flotter sur les nénuphars du rêve. Chacun y voit sa vérité, dans cet individu de transparence et de subjectivité tapageuse.

Qui était-il, cet homme qui reste énigme après plus d'un siècle de savantes analyses?

Né à Moscou, fils de médecin modeste, il choisira d’instinct une carrière de littérature, au mépris de tous les autres choix courants de son époque, en particulier celui d'ingénieur militaire, voulu par le père. Il quitte l'armée à vingt-trois ans après cinq ans d'études et deux de services puis commence son errance romantique. Deux ans plus tard, les "Pauvres Gens" soulèvent l'admiration publique. Il s'identifie à la révolte sociale et soutient la libération politique des serfs, véritables esclaves du temps. Mais, déjà, dès l’âge de dix-huit ans, apparaissent ses crises d’épilepsie " grand mal ", avec convulsions et perte de conscience, crises qui ne cesseront de s’aggraver jusqu’au rythme d’une à deux par semaine vers la cinquantaine. L’homme restera prisonnier de ce corps instable et en subira les conséquences dans son caractère excessif, à la sensibilité exquise et la témérité aveugle.

Infatigable toutefois, il lui faut davantage que la renommée de l'heure. Il s’engage dans l’action politique, plus que dangereuse à cette époque de monarchie absolue. Il fréquente les groupes clandestins révolutionnaires et finalement se retrouve, en condamnation de mort pour ses vingt-huit ans, et par commutation de peine en travaux forcés pendant 4 ans, dans l’exil lointain de Sibérie, épisode qu'il raconte lui-même dans " Les Souvenirs de la Maison Morte".

Toujours récalcitrant et tenace, il reprend la vie civile dix ans plus tard, laissant libre cours à ses fantaisies du jeu compulsif, où tous ses argents fonderont comme neige au soleil, avec endettements successifs et illimités. Mais face à la misère, il possédait cette plume magique qui transformait les personnages de cire en créatures de cinéma.

Dans plusieurs récits, il décrira souvent la dissociation du soi en plusieurs parcelles, comme dans le " Double ", " l’Idiot " où il s’agit toujours de dépasser la frontière usuelle du corps immédiat pour se projeter dans l’inconnu du cauchemar. L’expérience épileptique reste en toile de fond. Elle donne la lumière de la scène. L’aura crépusculaire l’alimente. La personne ne s’appartient plus. Elle est dans son destin involontaire, victime de toutes les contradictions et instincts comme de toutes les noblesses. La cruauté côtoie la grandeur d’âme. C’est que l’auteur navigue allègrement au-delà des limites connues de la gent humanum. "Dostoïevski est l'homme des sentiments démesurés. Il n'est à l'aise que dans l'exception. Il ne respire que dans la tempête. "(1) Et l’art rend possible de dire l’incongru. "Quant à moi, écrit lui-même le romancier, je n'ai jamais fait que pousser à l'extrême, dans ma vie, ce que vous n'osiez pousser vous-mêmes qu'à moitié." (3)

L’auteur représente bien le talent qui se soutient de sa puissante intelligence, en puisant dans la misère quotidienne, à laquelle il n’arrive pas à mette fin, faute de pouvoir anticiper l’obstacle, pourtant toujours identique à lui-même. Condamné par la monarchie, il deviendra monarchiste. Pourfendeur de la règle, il sera soutien de religion et de divinité. Pour comprendre son œuvre, il faut abolir le temps, l’espace, et les normes de civilisation. Il est l’homme éclaté mais repris par la magie de l’artiste. Sans oublier que la présence d'Anna, la femme maternelle, quoique cadette de vingt-cinq ans près, l'aura maintenu longtemps au fil de l'eau.

Commentaires:
Il devient plus facile de comprendre un tel personnage dans une perspective tempéramentale qu'interprétative. Car l'interprétation se perd dans cette complexité apparente. Dénier l'importance du mal cérébral et en faire une pure construction psychoaffective relève de la prouesse et de la fantaisie. Il en reviendrait à n'accuser que les autres finalement, en particulier le père, vulnérable, connu pour son impulsivité et sa fin tragique, lorsque assassiné par ses ouvriers violentés. C'est le corps propre de l'individu qui s'agressait lui-même. Et à travers lui, la vie va du meilleur au pire mais aussi reprend son envol vers les plus hauts sommets.

Références :
(1) . Dostoïevski, par Henri Troyat, nouvelle édition 1990.
(2) . Souvenirs de la Maison Morte, Dostoïevski, édition folio Gallimard, 1950.
(3) . Mémoire écrits dans un souterrain, Dostoïevski.

 

Claude Jolicoeur, psychiatre
Août 2000, ©