Jean François Champollion, dit le jeune ou Seghir (petit, en arabe), 1790-1832

Le génie de l'hiéroglyphe
(Commentaires sur la biographie de Jean Lacouture "1" )

Un parcours de vie, souvent imprévisible en amour, en politique, mais génial comme fidèle dans ses talents.
L'on pourrait soutenir que la science des langues devait requérir toutes ses énergies, dans une vie si courte, pour en arriver, presque seul, à des résultats si étonnants, jamais atteints en deux milles ans d'ignorance d'une culture plus de trois fois millénaire. Une vie personnelle tumultueuse pourtant, souvent au hasard des événements. Lacouture* veut nous convaincre de sa cyclothymie, pour s'aider à comprendre les péripéties erratiques de cet homme. Une hypothèse courante en psychiatrie moderne, mais un peu facile.

L'Égypte ancienne avait été oublié, au gré des conquêtes et vicissitudes de son histoire, en regard de sa culture, ses monuments et son écriture mille fois mystérieuse, pendant si longtemps. Elle avait pris racine et vécu intensément pendant 3500 ans, sur le bord du Nil nourricier, à travers des dizaines de dynasties, pour se perdre dans le mépris du renouveau du monde qui se construisait ailleurs, dans la dimension gréco-romaine et judéo-chrétienne, trop empressée à niveler le passé pour mieux se l'approprier.

Avant Champollion, personne ne savait lire presque un seul mot, dans la langue des Pharaons. L'on avait bien fait quelques hypothèses utiles; l'on avait localiser les ovales ou cartouches, noms de dieux ou de rois; l'on savait que le copte avait conservé le langage phonétique des égyptiens, mais écrivait en grec, à l'exception de quelques lettres; qu'il manquait les voyelles médianes, comme dans les langues orientales; qu'il y avait un savant mélange de signes, sons et symboles. Et après lui, une lecture devenue facile, où 1000 signes et symboles trouvaient leur sens.

Enfant turbulent, incapable d'exceller dans les matières générales, en particulier les math, il se passionnait pour l'apprentissage des langues et du dessin, dès le plus jeune âge. À 16 ans, il maîtrisait plusieurs d'entre elles, surtout orientales, telles l'arabe, le hébreu et pourquoi pas le copte.

Mais il fallut le mentorat du frère Jacques-Joseph, 12 ans son aîné, pour soutenir, surveiller, encadrer, stimuler, cet enfant turbulent. Un tutorat naturel et exceptionnel qui s'exerce dès le jeune âge, en remplacement de parents apparemment démunis devant un tel défi. Mais toujours exempt de trop de sévérité, sur de longues années, malgré les multiples conflits.

Entré à la veille de son 8ième anniversaire, à l'école locale des garçons de Figeac, dans le Quercy, "on le tiendra bientôt pour un mauvais élève. Tout ce qui relève du calcul lui fait horreur, et son orthographie aventureuse lui vaut des réprimandes, sans parler de son caractère emporté, indiscipliné" (p. 71).
Retiré de l'école, il sera confié, pendait 1½ mois, aux soins d'un prêtre, moine bénédictin, dom Calmels qui a dix ans plus tôt servi de précepteur à l'aîné, "passant dans la campagne le plus clair des heures de leçons", à l'étude des insectes et des plantes. Mais aussi dans un domaine où il manifestait des dons, "c'est celui des langues anciennes", comme le grec et le latin.

Dès 1800, le frère aîné, établi à Grenoble, demande des comptes, "j'oserai vous demander une petite note sur le cours de ses études, sa capacité, et ses progrès". Et de répondre dom Calmels: "S'il n'était pas si volage. ...Il a beaucoup de goût, mais ce goût et ce désir sont noyés dans une apathie, une négligence qu'il est difficile de rendre. Il y a des jours où il paraît vouloir tout apprendre, d'autres où il ne ferait rien". (p. 74). L'aîné au cadet: "Puisque tu me fais l'aveu (dans un autre courrier) que ton esprit est volage, tu dois tâcher de lui donner un peu de constance;. ... rien de plus honteux pour un écolier que la paresse et la négligence". (p.77). Jacques-Joseph écrit au moine: " ...vous me confirmer, dans votre lettre, l'idée que je m'étais faite de mon jeune frère; son naturel que j'avais jugé bouillant et tracassier, laisse présager une plus forte somme de peine", pour son éducation.

Puis le transfert se fera sur Grenoble, à proximité du mentor, du jeune élève de10 ans. Pour l'auteur Lacouture, l'enfant serait  "d'un tempérament fougueux, aux gestes vifs, aux élans spontanés, aux réflexes prompts. Chacun s'accorde à le juger emporté, voire violent". (p. 78). Aussi, "on l'a traité de cabochard, et c'est bien le mot qu'appelle ce tempérament impulsif, cyclothymique, qui oscille sans transition de l'excellent au détestable, ..."
(p. 79).  Pour Alain Faure (2), "très vite, Cadet Champollion se révéla une élève atypique, aux résultats moyens et irréguliers, car il ne travaillait que dans les matières qui l'intéressaient" (p84). Et "les souvenirs de Félix Réal le peignent davantage porté sur les jeux que le travail". Ou "sa nature le portait à émettre des jugements sévères sur les camarades et même ses professeurs, par excès de franchise, 'il est toujours le même chroniqueur impitoyable'," écrit son frère, (p85).

La cyclothymie reviendra souvent, des dizaines de fois, sous la plume du biographe, telle une certitude que ses conseillers semblent soutenir; une hypothèse, par défaut, de la psychiatrie contemporaine qui n'arrive toujours pas à se questionner sur le diagnostic différentiel de la cyclothymie, qui n'est souvent qu'un euphémisme préalable à la maladie bipolaire ou maniacodépressive; une maladie lourde, très chargée au niveau génétique, et exigeant des soins très spécialisés.

Dans une publication récente d'avril 2004, les Drs J.F. Goldberg et J. Hoop font part de leurs soucis: "Le premier défi clinique de la dépression bipolaire est simplement de faire le bon diagnostic. Les mauvais diagnostics sont courants parce qu'il y a beaucoup de comorbidités, avec l'abus de substances, de troubles anxieux, de personnalités morbides ou de  maladies médicales; ...Malheureusement, les ramifications d'un mauvais diagnostic peuvent être graves". La psychiatrie adulte se désintéresse des difficultés attentionnels, et en paie le prix, par des traitements souvent inefficaces.

Pour soutenir le diagnostic de cyclothymie ou maladie bipolaire, il faut observer des oscillations marquées et imprévisibles dans le niveau de l'humeur, soit vers l'euphorie (avec conviction de toute puissance) ou en direction du ralentissement psychomoteur (avec idéation suicidaire), en association avec des malaises neurovégétatifs, tels perte d'appétit et de poids, en dépression ou excitation physiologique, en manie. En phase aiguë, les hallucinations auditives et les croyances paranoïdes sont souvent présentes. Il s'agit d'une maladie de l'humeur, d'origine assez mystérieuse, mais non un désordre de motivation, de concentration et de persévérance, comme dans le TDA/H.

L'inconstance attentionnel pourtant, en dehors de ses champs d'intérêt, ne peut être plus évident que chez Champollion junior. Et tout son itinéraire de vie le prouve magistralement. "Rendu à Grenoble", rapporte l'aîné à don Calmels en janvier 1802, "je le pris entièrement sous ma direction", après seulement quelques mois d'instituteur privé,  "il ne reçoit d'autres cours que ceux que je lui donne. Vous aviez bien raison de le dire, tantôt fougueux et pressé, il semble craindre de trouver des bornes à ses désirs d'apprendre; tantôt lâche et abattu, tout lui paraît obstacle à surmonter, difficultés à résoudre. Cette diversité tient à son caractère, ou pour mieux dire, à la légèreté de son esprit, presque incapable d'application; il ne pense pas à utiliser ses dispositions et sa trop grande facilité à saisir les explications nuit au besoin de les retenir (...). Le travail ne pouvant presque pas l'occuper, je ne lui laisse pas de longs loisirs, voulant lui faire une habitude de l'application" (p. 109). Et 6 mois plus tard, il écrit encore, que malgré l'intérêt parfois manifesté dans les devoirs, "des nuages viennent souvent obscurcir ces éclairs de bonne volonté. J'ai le soin d'épier ces moments de relâchement et alors, par tous les moyens possibles, je ranime son goût. Je lui donne un nouvel aliment par un sujet piquant et naïf; quelquefois je mène au port une aptitude flottant dans l'espace immense de l'imagination". (p110-111).

Quelle meilleure description peut-on faire du syndrome du déficit attentionnel? Le frère, autodidacte, avec à peine une année de scolarité réelle, instruit par ses propres lectures, dans la librairie familiale, se pose en pédagogue aguerri, par sa seule intuition, sa motivation d'aide s'adaptant aux caprices apparents de l'enfant, mais mobilisant au mieux ses forces. Cet aîné s'intéressait naturellement aux "antiquités et apprend la lecture du grec, au contact des textes anciens.

Après une année de "préceptorat fraternel", l'enfant de 12 ans sera confiée à un enseignant professionnel, l'abbé Dussert, à grand frais, travaillant en symbiose avec l'école publique. En l'été 1803, l'abbé se dit satisfait et autorise le garçon, "à étudier non seulement l'hébreu mais trois autres langues sémitiques: l'arabe, le syriaque et le chaldéen (ou araméen, la langue parlé par le Christ)". Il "réussit son examen de latin, en s'assurant ensuite un succès peu banal en traduisant des passages de la Bible en hébreu" (p.112). Il paraît évident que l'on découvre sa passion et facilité d'apprentissage des langues orientales, servant à soutenir sa motivation générale.

À partir de 1804, le jeune Champollion se présente à l'entrées de l'examen du nouveau lycée, en lisant Virgile, dans le texte original, et sera le premier candidat admis, tant il impressionne les professeurs, alors que sa scolarité n'avait rien de formel, en dehors d'une seule année d'études primaires, mais se prélassant dans les langues orientales.

Le lycée impérial de Grenoble prend donc la relève, au niveau de l'internat, favorisant deux-trois matières hégémoniques: le latin, le grec et les mathématiques, avec une discipline toute militaire, à la convenance de Napoléon qui voulait former des militaires et des administrateurs. Les études couvraient sept ans en deux cycles. L'étudiant "n'accorde à ces études que le temps minimum" et, sera-il noté " comme un élève inégal et souvent négligent". (p.118). Il protestera souvent sur les conditions, les règlements, les interdits. Il ne manquait pas de collaborer au chahut. Il demande instamment son départ et abroge ses études de deux ans; il ira finalement sur Paris, à 16 ans, en 1807, au frais d'une bourse savamment obtenu et du frère aîné, pour le quart du budget. Il trouvera là gens et institutions, comme le Collège de France, pouvant favoriser sa principale passion, les langues orientales.

En 1809, il déclare "je travaille beaucoup avec dom Raphaël, et je raque déjà très joliment l'arabe. Je fais des verbes, je traduis des dialogues...". De plus le moine "rend à son disciple un service capital: il l'aiguille vers un prêtre copte, avec lequel l'étudiant pourra pratiquer cette langue", (p167). Un autre abbé  le met en contact avec une copie de la fameuse pierre de Rosette (p.168), récemment découverte pendant la compagne militaire de Napoléon, en Égypte, mais raflé par les Anglais, au dernier moment du retour.

La voie du destin semble maintenant s'ouvrir sa découverte: à la fois maître des langues anciennes et du matériel de l'énigme. Mais pas avant cette journée du 14 septembre 1922, alors qu'il proclame à son frère, "je tiens l'affaire" et tombe inconscient. Toutefois, malgré l'étonnante découverte du décryptage de l'hiéroglyphe, il en avait bien perdu du temps; il faillit bien perdre la course, pendant qu'un anglais, Dr Thomas Young, brûlait les étapes en quelques mois et s'approchait dangereusement de la phase finale, se réclamant longtemps le vrai découvreur de l'égyptien.

Depuis son retour obligé (pour se soustraire à la surveillance policière de Grenoble), sur Paris, en juillet 1821, Champollion avance à marche forcée, négligeant son hygiène personnelle, son alimentation saine, malgré son diabète, dans son étude devenue intempestive des signes. "En début septembre 1922,... proscrit, traqué, presque désespéré 14 mois plus tôt, il a désormais le vent en poupe", (p. 452). "Il déchiffre les noms, il les lit".

C'est que Séghir avait été de tous les tourbillons de l'époque, s'engageant dans les mouvements les plus divers, disant tout ce qu'il pensait quand il devait se taire, aimant la provocation gratuite, les amours impossibles, les défis insensés, comme l'attaque de la forteresse de Grenoble, dans un élan anti-monarchique tardif, au retour du roi Charles X. Toujours éparpillé puis ramené par un frère diligent, dans la direction de son talent propre, heureusement.

Alain Faure résume sa personnalité: " Doté d'un caractère entier et impulsif, il s'engageait complètement dans les causes qui lui paraissaient justes, sans beaucoup réfléchir aux conséquences pour lui, ses proches ou son avenir personnel".(2)

Claude Jolicoeur, m,d.
août 2004, ©


Bibliographie:
1- Champollion, Une vie de lumières
par Jean Lacouture, édition Grasset & Fasquelle, 1988. Disponible en Livre de Poche
Commentaires:
livre documenté, passionnant et fascinant, dont seulement les hypothèses médicales et psychologiques sont discutables, dont la certitude de la cyclothymie.

2- Champollion, le savant déchiffré, par Alain Faure, Fayard, 2003

Sites web
a- Champollion
http://www.typographie.org/trajan/champollion/champo_fram.html
http://membres.lycos.fr/besegypte/ecriture/champollion.html
http://www.reynier.com/Histoire/Egypte/Leg/Champollion.html

b- les hiéroglyphes:
pierre de Rosette: http://lionel.le.tallec.free.fr/2/TH/Enigme05/Rosette.htm
Ptolémée: http://perso.wanadoo.fr/spqr/ptolemees.htm
http://egypte.antique.free.fr/hieroglyphes.htm
http://www.artchives.samsara-fr.com/hieroglyph.htm
http://www.eyelid.co.uk/hiero1.htm
http://codes.secrets.free.fr/egypte/egypte5.ht
http://pguillas.free.fr/fichiers/traducteurHF/traducteurHF.htm

c- les pharaons

http://boubouss.chez.tiscali.fr/egypte/egypte.htm


d- références bibliques
Moise:
http://eso.cssmi.qc.ca/secondaire_oka/classe/erp/moise.htm
les dix commandements
http://www.comedie2000.com/histoire.php3?IdComedie=3
fuite d'Égypte
http://www.interbible.org/interBible/decouverte/comprendre/clb_1999/clb_990903.htm